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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/20

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REVUE DES DEUX MONDES.

insulte. Au service de quelle cause, grand Dieu ! cet homme a mis son talent ! Il couvre de vêtemens d’or des idées de fange ! Il jette aux vents de pompeux bavardages, et la France n’en recueille que de l’abaissement et des mépris. Je voudrais bien savoir si tous ces rhétoriciens qui font des amplifications françaises sur la constitution s’imaginent de bonne foi qu’ils font une œuvre sérieuse et durable et même possible. J’ai perdu tout à fait la clé de ce qui se passe chez nous ; je ne comprends rien. Il est vrai que je n’ai pas assez de journaux de diverses couleurs pour me rendre compte des choses ; en outre je trouve dans tous ces journaux un air contraint, mal à l’aise, comme s’ils étaient menacés au moindre mot de la mort ou du cachot. Alors de nouvelles alarmes naissent dans mon esprit ; quels dangers menacent donc la France pour qu’une pareille terreur ait saisi toutes les âmes ? Pendant que je me ronge le foie dans ma prison flottante, les Anglais vivent autour de moi dans une sécurité qui contraste rudement avec mes préoccupations. Je reste à bord volontairement, mais non pas de mon plein gré ; j’y suis enchaîné par le devoir. Les folles idées de vos tribuns sont arrivées jusqu’ici ; le besoin de distraction, d’insulte à toute croyance, à toute autorité, que toute âme française renferme plus ou moins en soi, s’est réveillé. Il y a eu une sorte de fermentation dans les esprits, mais tout cela s’est trouvé bientôt étouffé sous une griffe de fer. Comme je suis parfaitement décidé à me faire sauter plutôt que laisser déshonorer la Reine-Blanche, comme personne, moi vivant et la commandant, ne la souillera avant de m’avoir arraché le cœur, l’agitation est tombée soudain. Il m’eût été désagréable d’être obligé de brûler la cervelle de ma propre main à deux ou trois mauvaises têtes. Tout le monde a senti mon inexorable détermination, et tout est rentré dans l’ordre. Cependant vous comprendrez que je me soucie peu d’abandonner mon bâtiment quand une explosion d’indiscipline peut tout à coup éclater. Rien ne bronche, mais aussi je ne néglige rien ; ma pensée est toujours là veillant et menaçant.

Je veux remettre à mon successeur ma Reine-Blanche intacte et admirable de tout point, véritable honneur pour la France. Il me tarde de voir ma tâche terminée ; je ne comprends pas que ma santé résiste à la vie que je mène, j’ai pourtant dîné un jour chez le gouverneur de Bombay, lord Falckland ; je ne pouvais pas me dispenser d’y aller au moins une fois officiellement. J’étais à table à côté de lady Falckland. Vous savez qu’elle est fille de Guillaume IV et d’une actrice, Mme Jordan. Elle a environ quarante ans. Je ne crois pas qu’elle ait jamais été d’une beauté remarquable : ses yeux très saillans, hors de la tête, rappellent tout à fait ceux de Guillaume