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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/196

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pas, hélas! sujet d’être malheureux? Depuis le moment où Rita devina que je l’aimais, son regard ne s’était plus adouci. Cent fois j’avais voulu lui demander l’explication de son indifférence, cent fois elle s’y était dérobée. J’allais sans doute me décider à tout dire à da Silva, avec l’espérance de gagner son appui ou son approbation, lorsque je vis les voiles blanches du Funchal arrivant avec vous de San-Yago.

Dès que j’appris que vous veniez pour nous ramener en Europe, je courus chez le consul. Il me fallait savoir, sans perdre une minute, si rien ne s’opposait à ce que Rita devînt ma femme. Si je pouvais l’espérer, je vous laissais mettre à la voile sans moi, sans rien communiquer à personne de mes projets; dans le cas contraire, il fallait monter tout de suite à bord et ensevelir mon amour dans l’oubli.

Dès que Rita entendit le bruit de mes pas sur les planches sonores de la vérandah, je la vis accourir à ma rencontre. A ma grande surprise et avec peine, je remarquai que son beau visage avait repris l’expression de douceur ineffable qui m’avait si fortement subjugué lorsque je le vis pour la première fois. — Je sais la bonne nouvelle, me dit-elle, et je viens de remercier la Vierge de ce qu’elle a fait pour vous. Dès demain, vous serez en route pour l’Europe.

Je demeurai interdit. — Vous croyez donc que je suis heureux de partir? m’écriai-je.

— Comment ne le seriez-vous pas? On dit des choses merveilleuses de votre pays. Toutes les femmes, m’assure-t-on, y sont blanches et libres. Qu’on doit être heureux d’habiter de telles contrées ! Comment peut-on les quitter? Néanmoins ne dites pas chez vous trop de mal de nos îles; — quoique pauvres, elles sont hospitalières. Si les hasards de votre vie de marin vous ramènent un jour dans notre archipel, venez nous voir. Da Silva, j’en suis persuadée, vous pressera de nouveau la main avec plaisir.

— Peu m’importe da Silva ! Vous, Rita, aurez-vous quelque joie à mon retour ?

— Oui, beaucoup,... je puis vous le dire à présent que vous partez;... mais, j’y songe, reprit-elle avec tristesse, si vous restez de trop longues années sans revenir, peut-être ne me retrouverez-vous plus. Les fièvres ne m’épargneront pas toujours. Dans ce cas, promettez-moi de faire un pèlerinage là-bas, vers les dunes blanches, au cimetière, où je reposerai.

— Chassez cette idée, Rita; vous vivrez pour moi, comme je veux vivre pour vous. Je ne pars pas : je vous aime; ne le savez-vous pas? Vous serez ma femme, si vous y consentez. Demain même, après le départ de mes compagnons, je demande votre main à da Silva.