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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/19

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LETTRES D’UN MARIN.

Bombay, le 16 novembre 1848.

Rien, rien encore de certain sur mon sort. J’attends des lettres de France et des ordres du ministère dans huit ou dix jours par la malle du 25 octobre de Paris. Voici ce que je suppose qui doit m’arriver. Je suis remplacé sans doute. Bien que mon successeur ne fût pas encore arrivé à Bourbon ou, comme on dit aujourd’hui, à l’île de la Réunion le 12 septembre dernier, je pense qu’il a pu arriver dans les premiers jours d’octobre. J’espère non pas retourner en France avec ma Reine-Blanche, ce serait trop beau de la part de la république, mais tout au moins que mon successeur me transmettra le commandement du bâtiment sur lequel il sera venu en échange du mien. Je me suis donné tant de peine pour faire de la Reine-Blanche un magnifique instrument de navigation et de combat, et, maintenant que j’ai complètement réussi, il faut que je le livre à un autre. Je n’ai pas perdu courage un seul instant, je ne me suis pas dépité, je suis resté jusqu’à ce jour dans tout mon orgueil de commandant, mais je ne vous dissimule pas que depuis quelque temps je ne suis abreuvé que d’amertumes. La révolution de février n’a pas grandi la France à l’étranger. En pareille circonstance, le mieux est d’aller s’ensevelir dans un asile ignoré jusqu’à ce que l’heure sonne de servir honorablement son pays ; mais ce malheureux pays, dans quel état vais-je le trouver ? Ce que je lis des discussions de l’assemblée nationale est loin de me rassurer ; il faut que je ne comprenne rien à l’état des esprits en France, car, si les hommes qui font des discours à la tribune sont sérieux dans leur langage, il faut que le sens commun ait disparu entièrement de notre patrie. Les principes les plus vulgaires, les idées les plus simples, établis par l’expérience de plusieurs siècles de révolutions, les choses sur lesquelles il semblait que toute contestation était impossible, sont traités de nouveau et résolus dans un sens reconnu absurde. En vérité, notre patrie est malheureuse, le nom de Français n’est plus un honneur. Rien ne peut détourner mon attention de ce qui se passe en France, j’en suis frappé d’une manière singulière ; il me semble que nous sommes menacés d’une guerre civile sanglante malgré l’adoucissement des mœurs. La vie que je mène ajoute encore à mes sombres appréhensions ; il y a plus d’un mois que je n’ai pas quitté mon bord. J’éprouve en face des Anglais, de ce peuple si stable, dont la puissance va toujours progressant, un sentiment d’humiliation qui me suffoque. Et puis il me paraît toujours qu’on nous regarde comme des banqueroutiers : n’obtenir de l’argent que sur gage ! comprenez-vous l’humiliation ? Toutes les phrases de M. de Lamartine ne peuvent consoler de cette