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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/189

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petit point blanc mobile; comme un gigantesque oiseau de mer, ce point doublait un promontoire. Je reconnus votre Funchal à sa voilure coquette et hardie. Par momens, le brick s’approchait de terre, comme s’il eût voulu s’y briser; plusieurs fois il disparut tout à fait à mes yeux, perdu presque entièrement dans la blancheur des falaises. Enfin, mettant le cap sur l’horizon, traversant, avec une audace qui me semblait inouïe les récifs sur lesquels le Rubens avait sombré, le brick se déroba pour toujours à ma vue.

Comment vous décrire l’émotion qui alors s’empara de moi? Je me mis à envisager la situation que je venais de me faire; je la vis affreuse. En Europe, ma disparition plongeait toute ma famille dans la douleur et le deuil; à vingt ans, je me trouvais sans ressource aucune, sur une île aride de l’Atlantique, au milieu d’une population composée en grande partie de noirs. J’y aimais une femme, presque une enfant, aussi différente de moi par la condition, la race et la naissance que l’eau peut différer du feu.

C’est pendant que vous étiez à Porto-Praya de San-Yago en quête d’un navire que je vis pour la première fois celle qui devait prendre sur moi un empire absolu. Vous rappelez-vous Juan da Silva de las Montes y d’Oliveira, cet harpagon mulâtre, fantastique, squelette vivant, qui, en qualité de vice-consul d’Angleterre, nous recueillit? Il n’y avait pas à Boa-Vista de consul de Belgique, et da Silva voulut bien agir comme s’il eût eu cette qualité. Il se constitua notre protecteur plutôt dans un esprit de spéculation que par charité; il espérait trouver dans les épaves du Rubens, que le flot poussait journellement au rivage, un paiement usuraire des déboursés qu’il allait faire en hébergeant tant bien que mal seize naufragés. Placés par lui dans une maison abandonnée et ouverte à tous les vents, n’ayant pour couche qu’un sable brûlant, nous y recevions une nourriture insuffisante : du maïs grillé sur des briques rougies au feu nous tenait lieu de pain, pas de viande, jamais de vin; le poisson que nous allions pêcher nous-mêmes sous un soleil de feu, à l’aide des filets empruntés, composait notre principal aliment. La pauvreté de l’île était évidente, et nous avions dû accepter toutes ces misères sans murmurer.

Un jour pourtant, dans l’espoir d’obtenir quelques vêtemens qui nous faisaient défaut, je fus délégué par mes compagnons d’infortune auprès de da Silva. Je parle l’anglais; je me fis l’interprète de leurs doléances en songeant plutôt à la détresse de mes amis qu’à la mienne. Vous n’avez pas sans doute oublié le personnage. Haut de six pieds, la tête blanche, la figure olivâtre, le vice-consul da Silva était d’une telle maigreur qu’elle le faisait ressembler à un roseau desséché. Il avait soixante ans, disait-on; je lui en eusse donné