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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/188

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Le soir où fut convenu pour le lendemain matin le départ du brick qui devait tous ensemble nous ramener en Europe, j’avais déjà formé le projet insensé de vous laisser partir sans moi. Je fis, dans cette veillée cruelle, des efforts vraiment surhumains pour donner à mon visage l’expression souriante que je voyais sur les traits de tous ceux qui m’entouraient. Peu expansifs d’habitude, les grossiers matelots flamands du Rubens semblaient être devenus aussi naïvement gais que les hommes de couleur au milieu desquels nous vivions depuis le naufrage. Bien que rudement éprouvés par des privations incessantes, l’horreur de leur situation avait disparu comme par enchantement dès votre arrivée de San-Yago. Ne leur aviez-vous pas amené l’embarcation qui devait les rendre à la patrie et à leurs familles? Aussi quelle ivresse! quelle joie ! quelles étreintes! Habitués dès leur jeunesse aux durs travaux de la manœuvre, préférant aux faibles brises de la terre les âpres tourmentes de la mer, ces infortunés regrettaient le ciel nébuleux des froids pays du nord; ils abhorraient ce ciel éclatant du tropique qui les énervait et mettait cruellement en lumière les taches et les haillons sordides de leurs vareuses rouges. Vous m’avez peut-être vu embrasser avec effusion ceux qui à bord, depuis notre départ d’Anvers, m’avaient montré pendant la navigation de l’intérêt et de la douceur. J’espérais ainsi cacher mes inquiétudes. Je ne voulus pas vous parler dans la crainte de vous laisser deviner mon trouble. A minuit, quand je crus tout le monde endormi, je me levai sans bruit du lit de sable où pêle-mêle nous couchions depuis un mois : je vins, en retenant mon souffle, auprès de la couchette où vous dormiez; voyant une de vos mains entr’ouvertes, je la pressai doucement. Je vous dis adieu à voix basse ; puis, me précipitant hors de l’habitation, je m’élançai comme un fou vers l’intérieur de l’île.

Je courus toute la nuit au milieu de dunes interminables sans regarder une seule fois derrière moi. Le ciel était magnifique, plein d’étoiles brillantes; pas un souffle dans l’air, le silence des sables solennel, mystérieux, comme il doit être au désert. A quatre heures du matin, arrivé au sommet du cratère d’un volcan éteint, je m’arrêtai. Si des matelots avaient été envoyés à ma poursuite, du lieu élevé où je me plaçai, leur approche n’eût pu m’échapper. Bientôt le soleil se leva et éclaira en quelques secondes les blocs de lave au milieu desquels je me trouvais : les dunes à couleur fauve déroulèrent devant moi leur affreuse nudité; au loin, la mer étincelait, m’enfermant de tous côtés comme un anneau d’azur.

Pendant quatre heures, je ne cessai de regarder avec une impatience fiévreuse dans la direction où je supposais que devait être la rade de Boa-Vista. Soudain vers le nord-est, je distinguai un