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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/180

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huit ou vingt ans au plus, en tenue bizarre, à demi romaine, à demi militaire, la tête nue, les bras nus, tenant à la main quelque chose comme une lance ou une pique, qui lui donne l’air d’un acteur de société costumé en Adonis partant pour la chasse au sanglier. Le visage est sans réelle beauté, mais très vif et libertin à l’excès; c’est un blond sans fadeur, avec une pointe assez marquée de ridicule cependant, qui provient de la vanité que l’on sent pétiller dans toute sa personne. En tout cas, il est un ridicule auquel il échappe, car il ne viendra jamais à la pensée de le prendre pour un représentant de cet amour sentimental qu’une sorte de superstition érotique prête plus volontiers aux blonds qu’aux bruns. L’âme qu’on devine sous cette enveloppe est un composé des instincts de l’écureuil et de la chèvre ; ce jeune garçon n’a jamais connu la timidité de la nature, l’étonnement de l’ignorance, la pudeur farouche de l’adolescence; c’est la hardiesse même, il faudrait employer une autre expression, s’il appartenait à une condition plus modeste; en somme, qualités et défauts pesés et balancés, un luron, comme disaient nos pères.

Oh ! que nous aimons mieux un second portrait qui se trouve dans la salle d’entrée, et où il est représenté à un âge bien différent, quarante ans environ ! J’avoue que celui-là plaide vivement en faveur de Bussy, car il m’est impossible d’y lire trace de vanité, de fatuité et d’impertinence. Le jeune luron de l’étage supérieur s’est transformé : le visage est plein de noblesse avec beaucoup de douceur et une rare affabilité, les joues légèrement tirées et un peu maigries ont même un certain pli de mélancolie. Nous sommes bien loin de l’impertinence et de la vanité que nous y cherchions volontiers, et ce portrait serait fait pour dérouter, s’il n’était pas flanqué de deux petits panneaux barbouillés de peintures, l’un représentant un jet d’eau avec cette devise : altus ab origine alta, — l’autre un arbre surmonté d’un oiseau avec cette devise : de miei amori canto. Voilà la vanité et la fatuité demandées : avec Bussy, elles ne pouvaient être loin. Altus ab origine alta, cela se rapporte à sa naissance. Ah ! certes elle était illustre, et l’on conçoit qu’il pouvait en tirer gloire; cousin de l’admirable Mme de Sévigné, neveu de la sainte Mme de Chantai, arrière-neveu du François de Rabutin des Commentaires militaires du règne de Henri II, cinq cents ans de noblesse bien authentiquement établis par ses propres recherches depuis le premier Rabutin, qui apparaît lui-même comme un personnage considérable dans la première charte où figure son nom, oui, tout cela fait un ensemble plein de grandeur; cependant il y a des degrés même dans les hauteurs, et en lisant cette devise je ne puis m’empêcher de penser que c’est justement ainsi que, dans