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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/18

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REVUE DES DEUX MONDES.

rues, à moins qu’on n’en fasse une étude philosophique, on se trouve à bout de curiosité. On ne parle pas le même langage ; c’est une race dégradée avec laquelle on ne peut entretenir aucun commerce, aucune relation ; il faut donc se rejeter sur la société anglaise, lourde, suffocante, qu’on ne peut guère fréquenter qu’à table, c’est-à-dire au milieu d’orgies que notre santé ne nous permet pas d’affronter dans un pareil climat. Restent les livres, l’étude des religions et des monumens de l’Inde ; or vous savez ce que tout cela vaut pour des Français, c’est stupide. Pendant les premiers temps de notre séjour ici, la chaleur était accablante, on ne pouvait guère sortir que le soir et en voiture. La température devient de jour en jour plus tolérable, mais les promenades à pied sont encore à peu près impossibles. Notre seule ressource est donc dans la lecture des journaux de France, et Dieu sait quelle désolation nous ressentons aux scènes sanglantes, ou barbares, ou avilissantes, dont notre pauvre patrie est aujourd’hui le théâtre. J’ai lu les explications de M. de Lamartine ; je l’ai plaint de toute mon âme. Sa sensiblerie et sa poésie l’ont perdu ; il est à côté de la réalité. Si son caractère eût été d’une trempe énergique, s’il avait été homme d’action autant qu’il est homme de phrase et de cadence, il aurait pris l’autorité que la nation jetait à ses pieds, et son rôle eût été beau et grand. Maintenant nous n’apercevons plus que le général Cavaignac, qui nous fait l’effet d’une fourmi un peu plus grosse que les autres fourmis dont se compose l’assemblée nationale. Je ne sais vraiment comment en France vous jugez les hommes et les choses, mais pour nous la France n’est plus qu’un pays de Lilliputiens ; tout y semble amoindri et dégradé. Où donc tout cela va-t-il aboutir ? Nous désirons la république et un président énergique, car c’est la seule chose qui semble pouvoir nous relever.

Pendant que notre patrie se vautre dans le désordre, qu’elle se ruine comme à plaisir, qu’elle perd tout crédit à l’extérieur, toute force au dedans, en un mot qu’elle descend rapidement dans l’échelle des nations, l’Angleterre poursuit ses plans d’agrandissement avec une persévérance et un succès qui nous humilient. Oh ! quel spectacle que celui de tous ces établissemens anglais à Bombay ! Voilà de la grandeur nationale ! Je ne conçois que trop l’orgueil des Anglais en présence de leur noble drapeau, qui flotte ici sur des centaines de navires. Tout s’incline devant eux. Vous le voyez, mon âme est pleine d’amertume, j’ai perdu la voie que va suivre la France, je n’entrevois que désastre et déshonneur. Il faut que j’aille me retremper en France ; il n’est pas possible que nous ne nous relevions pas, il y a trop de vitalité chez nous.