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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/173

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le scandale de Roissy et les médisances salissantes, noires, vraiment atroces sous leur élégance et leur air de légèreté, de l’Histoire amoureuse des Gaules répondent assez à cette question. Un homme de cœur ou, si vous trouvez l’expression trop forte, simplement ce que le monde appelle un galant homme? Nous possédons ses mémoires et sa correspondance, et nous y découvrons assez aisément qu’il fut amant perfide, souvent officier négligent, courtisan irrespectueux, mari coupable, père imprudent. Un homme d’une réelle intelligence? Il n’en donna jamais aucune preuve. Je défie qui que ce soit de lire ses Mémoires autrement que par acquit de conscience; toutes les fois qu’il s’attaque aux choses sérieuses de la politique et de la guerre, il tombe au-dessous du médiocre; son talent ne s’éveille et sa verve ne s’anime que lorsqu’il rencontre une frivolité de page ou une aventure obscène de jeune officier. Quant à sa volumineuse correspondance, les seules lettres de lui qui aient un intérêt réel sont celles où il nous révèle les défauts les plus choquans de son caractère, et où sa susceptibilité surexcitée le pousse à écrire à des hommes comme le maréchal de Créqui ou le maréchal de Bellefonds des impertinences qui ne seraient supportées aujourd’hui dans aucune condition. Fut-il au moins un homme d’esprit? Oh! assurément, mais avec cette restriction importante que cet homme d’esprit fut tout près d’être un sot. Que fut-il donc en réalité? Il fut médisant et vaniteux : de là son succès, son malheur et sa gloire. D’ordinaire les hommes atteignent à la célébrité en dépit de leurs défauts, ou bien, si leurs défauts entrent dans la composition de leur gloire, c’est dans une proportion restreinte, comme l’alliage de cuivre dans la monnaie d’or ou d’argent; mais Bussy présente le phénomène d’un homme qui n’a dû sa célébrité qu’à ses défauts et à ses vices, et qui n’aurait rien été sans leur secours. Il n’eut ni vertu, ni héroïsme, ni génie; mais heureusement pour lui, la nature l’avait créé vaniteux et médisant, et il fut sauvé et perdu tout à la fois : sauvé pour la postérité, car l’Histoire amoureuse des Gaules fut le fruit de ces jolis dons de nature; perdu pour la vie, car cette incartade lui valut la longue disgrâce d’où Louis XIV ne le releva jamais. Voilà une renommée d’un genre exceptionnel, il en faut convenir, et qui donne envie de lui appliquer les paroles que, dans l’Histoire amoureuse des Gaules, il applique aux mœurs de son ami Manicamp. « Souvent on arrive à même fin par différentes voies : pour moi, je ne condamne pas vos manières, chacun se sauve à sa guise; mais je n’irai point à la béatitude par le chemin que vous suivez.»

On connaît les causes de son exil. Une première fois, pendant la semaine sainte de l’année 1659, le comte de Bussy-Rabutin, âgé déjà