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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/16

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REVUE DES DEUX MONDES.

que vous avez tenu bon dans votre rue de Grenelle, sauf quelques absences forcées pour soigner vos intérêts dans le midi et en Normandie. Enfin vous comprenez que je suis à votre égard dans le même vague où j’étais à Bourbon à l’égard du gouvernement : la chaîne est brisée, je ne devine plus rien ; il y a des événemens si grands et si inattendus qui m’échappent, que je ne sais plus rien conclure. Comme la physionomie de la France et surtout de la société nous est inconnue, nous poussons les choses au pire : d’après nos lectures, il semblerait que la France, que Paris surtout, n’est plus qu’une agglomération de sauvages, qu’une ville envahie par un déluge de barbares. Je ne vous dis plus rien de M. de La Grange, je comprends son affaire, elle n’est pas belle : il a eu un moment d’éclat, puis il a pu jouer un grand rôle en prenant la tête d’un mouvement sinon contre-révolutionnaire, du moins conservateur ; mais il était trop engagé, il s’est perdu. La position était critique ; plus forte tête que la sienne y aurait péri. Je me dis encore que tous vos amis se cachent ; pourtant ce n’est pas le moment, il vaudrait mieux se montrer et se rallier. La victoire de la civilisation sur la barbarie ne me semble pas douteuse, mais il faut livrer bataille hardiment, et surtout ne pas reculer devant les conséquences. Il y a maintenant en France deux races qui ne peuvent plus coexister ; il faut faire de la déportation la conséquence inexorable de la défaite, la foi de la victoire. Nous nous reverrons bientôt.


À bord de la Reine-Blanche, le 17 octobre 1848.
Rade de Bombay.

Je suis toujours ici l’arme au bras, attendant des ordres. Croiriez-vous que je n’ai pas le moindre avis officiel de mon remplacement ? Quelques bruits vagues seulement me sont arrivés ; mais j’ignore complètement si mon successeur est déjà parti de France. J’ai eu tout le temps de me préparer à ce changement ; aussi je n’en serai en aucune manière blessé. À vous dire vrai, la perspective de commander la station de Bourbon n’a plus rien qui me charme : les embarras ne feront que s’accroître de jour en jour ; il n’y a plus que des ennuis à attendre sans aucun dédommagement. Ajoutez à cela que le séjour de Bourbon m’est insupportable, qu’au mouillage j’y suis exposé à d’intolérables douleurs. Je n’ai pas encore reçu les lettres que vous m’avez adressées à Aden. J’ai écrit au gouverneur, le capitaine Haynes, avec lequel j’ai eu, il y a sept ans, des relations assez intimes, de vouloir bien me les envoyer. Je les attends avec impatience, j’espère qu’elles me fixeront sur ma position ; le prochain packet du 24 doit me les apporter.

Ma vie est toujours austère, monotone et triste ; je ne bouge pas