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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/944

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l’orgueilleux plaisir de ménager à son vieux roi quelque entrevue d’Erfurt, de rassembler autour du chef de l’Allemagne reconstituée les empereurs de Russie et d’Autriche. En profond calculateur politique, il a bien vu aussi ce qu’il pouvait y avoir d’intérêt à paraître placer son œuvre de conquête sous la sanction collective de l’Europe, représentée par les deux princes les plus puissans. M. de Bismarck a vu dans cette sorte de congrès d’empereurs la consécration éclatante de tout ce qu’il a fait, la garantie d’une situation où l’Allemagne constate sa prépondérance. La pensée du prince-chancelier n’est point douteuse. Quant aux deux autres souverains, la question est un peu plus obscure. L’empereur d’Autriche, on le sait, devait seul aller à Berlin, et il faisait le voyage par raison politique plus que par goût. Ce n’est que plus tard que l’empereur de Russie, qui ne devait pas aller cette année en Allemagne, a fini par se décider. Que s’est-il passé dans cet intervalle ? Ce qui apparaît assez distinctement, c’est que l’entrevue, telle qu’elle doit avoir lieu, a été précédée d’un certain travail de rapprochement entre l’Autriche et la Russie. Il n’y a pas longtemps encore, un archiduc a reçu le plus brillant accueil à Saint-Pétersbourg ; plus récemment, l’empereur François-Joseph a fait à deux grands-ducs de Russie la galanterie de les nommer colonels de deux régimens de l’armée autrichienne. On dirait que la résolution du tsar se lie à cette renaissance de bonne amitié entre la Russie et l’Autriche. Que l’empereur Alexandre ait cédé à la pensée de ne point laisser une sorte de congrès s’ouvrir en Allemagne sans y participer, c’est bien possible. Évidemment l’empereur François-Joseph a été de son côté singulièrement soulagé le jour où il a su que le tsar allait à Berlin. Le voyage perdait ainsi pour lui un peu de son amertume. Il ne ressemblait plus à un vassal allant pour ainsi dire reconnaître la nouvelle suzeraineté impériale, il allait assister à une réunion de souverains. Que peut-il sortir maintenant de cette entrevue ainsi transformée, où vont se rencontrer, sous la figure des trois empereurs, l’intérêt allemand, l’intérêt russe, l’intérêt autrichien ? De quoi parlera-t-on ? De l’Internationale, des questions religieuses qui émeuvent l’Allemagne, des conditions générales de l’Europe, de l’Occident ou de l’Orient ? On parlera de tout cela, et on ne fera probablement rien.

La paix, le maintien de la situation actuelle de l’Europe, c’est là l’objet supérieur et le lien de toutes les politiques, dit-on à Berlin. L’entrevue qui se prépare n’est que la manifestation visible de cette pensée pacifique des souverains et des peuples. Rien de mieux, on va « faire de la conciliation, non de la coalition, » comme on disait il y a douze ans à l’occasion d’une entrevue des mêmes princes à Varsovie. C’est d’autant plus vraisemblable qu’on ne voit pas bien sur quel terrain l’Allemagne, la Russie et l’Autriche pourraient s’entendre, quel pourrait être l’objectif d’une politique d’action commune. Ce qui est certain, c’est que la France n’a point sérieusement à craindre qu’on