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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/934

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de la côte à proche distance, nous le savions tous avant que l’ennemi se fût emparé du brick, puisque nous n’avions pas vu de lumières sur le rivage. Je n’entendais pas de vent qui pût amener quelque navire étranger. Si j’avais eu six heures à vivre entre le lever du soleil et l’heure de midi, j’eusse espéré encore ; mais en une heure et demie, qui durant mes réflexions s’était fondue en une heure et quart, de si grand matin, sur une côte inhabitée, ayant de plus contre moi le calme plat, j’eusse été fou d’admettre l’ombre d’une chance favorable.

Comme je sentais cela, j’eus derechef avec mes liens une lutte, la dernière, qui ne servit qu’à creuser plus profondément les coupures des poignets. J’y renonçai encore et ne bougeai plus, l’oreille ouverte au bruit des avirons ; mais tout était fini. Je n’entendais plus rien que les poissons qui soufflaient de temps à autre à la surface de l’eau, ou le craquement dès vieux mâts délabrés du brick, tandis qu’il roulait doucement d’un flanc sur l’autre, bercé par la petite houle qui ridait l’eau tranquille.

Une heure un quart,… la mèche s’allongea terriblement, tandis que s’écoulait le quart d’heure, et le lumignon, carbonisé au sommet, commença, en s’épaississant, à prendre la forme d’un champignon. Il ne pouvait manquer de tomber bientôt. Lancé de côté par le balancement du brick, tomberait-il sur la corde à feu ? En ce cas, il me restait dix minutes au lieu d’une heure.

Cette éventualité ouvrit un nouveau cours à mes réflexions. Je commençai à me demander quel genre de mort ce devait être que de sauter en l’air. — Souffrait-on ? — Sans doute, on n’en avait pas le temps. Un grand fracas au dedans de moi ou autour de moi, peut-être les deux et rien de plus. Point de fracas peut-être… Cela et puis la mort, ce corps vivant qui m’appartenait, dispersé en millions d’étincelles, le tout en une même seconde. Était-ce possible ? — Je ne pouvais résoudre la question, je cherchais, mais la minute de calme qui m’avait été rendue s’évanouit avant que j’eusse à moitié fini de réfléchir, et mon cerveau se remit à battre la campagne.

Quand je revins à mes pensées ou que mes pensées revinrent à moi (je ne sais comment dire), la mèche était épouvantablement longue, la flamme montait couronnée de fumée, le lumignon était large et rouge ; il s’étalait lourdement pour tomber bientôt. En constatant ceci, le désespoir et l’horreur me reprirent sous une nouvelle forme, qui était la bonne, du moins pour ce qui concernait mon âme. J’essayai de prier au fond du cœur, vous concevez, car le bâillon mettait hors de mon pouvoir la prière des lèvres ; j’essayai, mais cette chandelle maudite semblait brûler la prière en