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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/933

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tel supplice devait durer deux heures ; impossible de me défendre, impossible d’appeler au secours ; le miracle, c’est que je n’aie pas triché à ce jeu et rendu inutiles la flamme, l’étoupille, la poudre, en expirant d’horreur avant la fin de ma première demi-heure à fond de cale.

Je ne vous dirai pas exactement combien de temps je conservai l’usage de mes sens après que le clapotement des avirons eut cessé. Je puis me rappeler tout ce que j’ai fait et pensé jusqu’à un certain point ; mais, passé ce certain point, j’emmêle tout, et je me perds dans mes souvenirs, comme je me perdis cette fois dans mes émotions. Au moment où le panneau d’écoutille retomba sur moi, je commençai, comme tout autre aurait fait à ma place, par un effort insensé pour dégager mes mains. Dans la folle terreur qui me maîtrisait, je coupai ma chair avec les amarres comme si elles eussent été des James de canif, mais je ne les détendis pas pour cela. J’avais moins de chance encore de rendre mes jambes libres ou de m’arracher aux cordes qui me tenaient étendu ; je retombai à demi suffoqué ; le bâillon, vous comprenez, n’était pas le moindre de mes ennemis, je ne parvenais à respirer librement que par le nez, et c’est peu lorsqu’il s’agit de faire appel à toutes les forces de son corps.

Je retombai, restai en repos et repris ma respiration, les yeux toujours fixés et comme tendus sur cette chandelle. Tandis que je la regardais, l’idée me vint d’essayer de la souffler au moyen de mes narines ; mais elle était placée trop haut au-dessus de moi et trop loin pour être atteinte de cette manière. J’essayai, j’essayai de nouveau, j’essayai encore, puis j’y renonçai et me tins tranquille une fois de plus ; il me semblait que mes yeux enflammés devaient briller sur la chandelle comme la chandelle brillait sur moi. Les avirons de la goélette ne faisaient plus qu’un bruit presque indistinct : splash ! splash ! plus bas encore : splash ! splash !

Sans perdre tout à fait la tête, je commençais à la sentir se troubler déjà. La mèche de la chandelle s’allongeait de plus en plus, et le bout de suif entre la flamme et la corde à feu, auquel était mesurée ma vie, se raccourcissait de plus en plus aussi. Je calculai que j’avais moins d’une heure et demie à vivre. — Une heure et demie ! Dans cet espace de temps, y avait-il quelque chance qu’un bateau vînt du rivage au secours du brick ? Soit que la terre près de laquelle le navire était à l’ancre nous appartînt, soit qu’elle fût à l’ennemi, je concevais que tôt ou tard il faudrait bien qu’on hélât le brick, ne fût-ce que parce qu’il était étranger en ces parages. La question pour moi était de savoir si on le hélerait assez tôt. Le soleil n’était pas encore levé, je pouvais m’en rendre compte à travers l’entrebâillement du panneau d’écoutille ; il n’y avait pas de village le long