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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/93

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contournée et trop savante pour n’être qu’un jeu de la nature. Le milieu de son corps repose sur deux boîtes carrées, d’inégale hauteur, qui figurent, paraît-il, un rocher battu par les vagues. La tête est beaucoup plus bas, traînant au pied du rocher, tournée dans un sens contraire à celui des reins et des hanches. Quand on se place de ce côté, l’opposition des bras et des jambes, les lignes recourbées et compliquées du buste et du bassin sont d’un effet assez heureux ; mais ce n’est pas- là ce que le public admire : la raison de son admiration est bien plus simple. Ou je me trompe fort, ou la jeune Tarentine de M. Schœnewerk doit les trois quarts de son succès aux deux beaux vers d’André Chénier qui sont gravés en lettres d’or sur son socle de marbre, et que le public dont nous parlons a toujours soin de lire avant de regarder la statue. Il y a beaucoup d’esprits fermés aux beautés de l’art plastique, mais il n’y en a guère qui soient tout à fait rebelles aux charmes de la poésie. Voilà pourquoi M. Schœnewerk a été bien inspiré en mettant sa sculpture sous la protection d’André Chénier. Le poète appelle l’intérêt sur le sculpteur, il l’environne de sa gloire, il l’éclaire de ses rayons, et il le fait passer à l’abri de son nom, comme les paroles d’une médiocre chanson passent à l’aide d’une belle musique. Le procédé n’est pas nouveau, mais ceux qui l’emploient sont toujours habiles, et il faut rendre hommage à leur savoir-faire.

Quant à M. Carrier-Belleuse, il a d’autres moyens d’attirer le public. Il emploie tout son talent, et ce n’est pas peu dire, à flatter le mauvais goût de notre époque par des mignardises indignes d’un artiste sérieux. Sa sculpture est celle d’un Pradier plus frivole et plus corrompu. Il mêle au genre maniéré des artistes les plus légers du dernier siècle je ne sais quel hellénisme frelaté qui tient plus de Canova que de la véritable antiquité grecque. Ses sculptures sont des tableaux de genre, et rappellent beaucoup les mièvreries de M. Chaplin. Sa Psyché abandonnée met le comble à tous ses défauts. Mince, menue, le corps tendre, tout jeune encore, et assez mollement imité de la délicieuse Psyché de Gérard, la jeune fille est assise sur un rocher, les bras ballans, une lampe éteinte dans une main, un poignard dans l’autre ; elle penche un peu la tête et regarde en dessous, d’un air futé, avec une expression de désappointement et de surprise, quelque chose comme la bouderie espiègle d’une enfant gâtée qui sait qu’elle va rentrer en grâce, et qui prend une mine confuse pour paraître encore plus jolie. Son manteau, coquettement drapé sur ses épaules, avec des plis maniérés qu’on croirait empruntés à une toile de Watteau, achève de nous rassurer sur la profondeur de son délaissement. Non, ce n’est pas là Psyché abandonnée ; c’est une gentille soubrette de comédie, fort experte dans l’art de faire des mines, et qui s’amuse à jouer