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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/921

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complaisamment pour se rassurer, n’avait d’un plus rude coup démantelé l’édifice de Satan : de là ses luttes corps à corps avec les mauvais esprits, ses batailles nocturnes. Il se croyait vraiment alors doué de lumières surnaturelles, un serviteur spécial du ciel, un guerrier choisi combattant comme général à la tête d’une troupe fidèle contre une gigantesque armée de mauvais génies que dirigeait en personne le prince des ténèbres. Je dis en personne, car ici le sens métaphysique ne saurait être invoqué. Poète d’un tempérament extraordinaire, Luther remplit l’espace des images de son cerveau, et ces images tout aussitôt deviennent des substances distinctes de lui-même, des monstres qui le harcèlent, le domptent ! Rien d’impossible, ainsi que très judicieusement l’a remarqué Coleridge[1], à ce que dans un de ces rapides passages de l’état de sommeil à celui de demi-éveil, qui sont la vraie matière aux revenans :


                                The season
Wherein the spirits hold their wont to walk,


dans un de ces assoupissemens momentanés, où souvent à la suspension absolue succède une anxieuse intensité de la pensée, — rien d’impossible à ce que Luther ait eu la vue complète de la chambre où il était assis, de sa table à écrire, de ses livres et de tous les objets environnans, tels qu’ils existaient réellement, et à ce qu’en même temps une perception de son cerveau lui ait montré à quelques pas le diable en chair et en os, très apparent et très vivant, et par les proportions de la distance, comme par la juste distribution de l’éclairage, se confondant avec les objets véritablement empreints sur les sens extérieurs.

Figurons-nous Luther naissant et se développant dans un milieu tel que le nôtre : assurément ni le génie ni la puissance ne lui feront défaut ; mais ce génie et cette puissance comme nous les concevons suffiraient-ils à soulever seulement les montagnes qu’il renversa ? Hercule chrétien, balayeur des étables d’Augias de l’apostasie, les propres noms dont il se plaît à s’intituler n’affirment-ils pas l’idée de ces temps héroïques où la force marche environnée de barbarie et de ténèbres ? Comment les erreurs et les superstitions d’un âge qui réclamait un pareil réformateur n’eussent-elles pas, jusqu’à un certain point, ému, tourmenté son esprit ? Comment, sans cette possession, eût-il trouvé la force, l’enthousiasme pour agir sur les masses qu’il devait entraîner ? Luther est un immense poète, mais un poète qui vit ses œuvres. La Bible est son arsenal spirituel, le véritable magasin de ses dépôts de guerre :

  1. Coleridge, The Friend, t. ier p. 189.