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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/914

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en compagnie de son frère et de quelques amis, voyageait sur le chemin de Wallenhausen, petite ville du duché de Saxe-Gotha, lorsque, à peu de distance d’Eisenach, dans un bas-fond derrière le château d’Altenstein, un groupe de cavaliers masqués l’investit, le force à descendre, et, lui laissant à peine le temps de jeter aux orties son froc de moine, d’endosser une cape, l’entraîne à la Wartbourg. Ce plan d’arrestation à main armée était pourtant l’œuvre d’un ami, de l’électeur de Saxe, lequel, d’avance comprenant qu’il lui serait impossible à un moment donné de se refuser à faire droit aux revendications de l’empereur, avait enjoint à Jean de Berlepsch, gouverneur de la Wartbourg, et à Burkardt de Mundt, gouverneur d’Altenstein, de s’emparer de la personne du fugitif et de l’emmener au gré de leur inspiration dans l’un ou l’autre de ces deux châteaux, de manière que lui, l’électeur de Saxe, pût en toute sûreté de conscience déclarer ne savoir point où était Luther.

Ainsi dans cette Wartbourg, où il allait passer dix mois à ergoter, sophistiquer et se chamailler avec le diable, fut installé le mystérieux chevalier George. On dit que l’habit ne fait pas le moine ; il ne fait pas non plus le chevalier. Sous cette casaque de peau de buffle, que Luther avait dû revêtir pour déguiser le secret de sa retraite, chauffaient toutes les biles, fulminaient toutes les colères du réformateur. À cette époque d’incarcération préventive, combien d’homélies, de polémiques, de travaux, se rattachent : le traité sur l’abus des messes, les écrits contre la confession auriculaire et les vœux monastiques, l’exposé du 22e, 27e et 68e psaume, la traduction du Nouveau-Testament. Cette chambre, que tant de visiteurs ont traversée, quels singuliers combats n’a-t-elle pas vus se livrer, de quelles hallucinations bizarres, frénétiques, n’ont pas été témoins les murs de cette retraite inaccessible, de cette Patmos, comme il l’appelle, perdue dans le bleu du ciel, émergeant comme une île du sein d’un océan de verdure où les oiseaux « jour et nuit s’égosillent à chanter la gloire de Dieu ! » — « J’entends que vous n’ayez le moindre souci de ma personne, écrit-il au fidèle Mélanchthon (26 mai) en lui donnant des nouvelles de ses travaux ; je vais bien, sauf les troubles d’esprit qui persistent et les anciennes défaillances de foi qui de temps à autre me reprennent. N’importe, j’aimerais mieux pour l’honneur de la parole de Dieu, le salut d’autrui et mon propre réconfort, griller sur des charbons ardens que pourrir ici moitié vivant dans cette solitude. Aussi n’ai-je rien à t’écrire, pauvre ermite, anachorète et moine que je suis ; moine, entendons-nous, sans tonsure ni froc. En voyant devant toi ce chevalier, à peine tu me reconnaîtrais ! »