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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/858

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gentlemen, démesurément grand, avec des mains fines dont il était très fier, que la maladie qu’il portait en lui depuis sa première jeunesse émaciait encore et rendait diaphanes. Sa voix claire et bien timbrée avait des vibrations mélancoliques ; toute sa gaîté s’était réfugiée dans ses yeux, il ne la laissait jaillir que par éclairs et affectait, en disant les choses les plus comiques, la solennité, l’indifférence, le dédain, ou bien encore des accès de distraction durant lesquels il tournait entre ses doigts, en contemplant son panorama avec une stupidité extatique, la cravache qui lui servait à désigner successivement chaque tableau. Il n’y avait pas un mouvement, un geste, une inflexion de voix, quelque naturel que tout cela parût, qui ne fût savamment combiné pour provoquer le rire. La mine pâle et allongée du malheureux ajoutait par le contraste à l’excentricité de ses discours. Bientôt il eut peine à se tenir debout, mais les traits d’une intarissable bonne humeur ne cessaient pas pour cela de jaillir du fauteuil où il se mourait. En même temps il collaborait au Punch en lui envoyant ses impressions sur les monumens et les curiosités de Londres. La plume enfin lui tomba des mains ; vainement on essaya pour prolonger sa vie du doux climat de Jersey. La pensée d’une fin prochaine lui fit souhaiter de revoir son pays ; il ne put qu’atteindre Southampton, où il s’éteignit âgé de trente ans environ, laissant une réputation littéraire exagérée, à laquelle les lauriers de l’histrion n’ont aucunement nui, — loin de là.

Il y a dans l’esprit américain un penchant à la grosse gaîté, à la gaminerie, qui révèle que sous certains rapports ce grand peuple est encore un peuple enfant. Pour obtenir sa faveur, celle de l’ouest surtout, il faut savoir sacrifier aux pantalonnades ; les orateurs politiques, les prédicateurs même sont obligés de tenir compte de ce goût dominant. N’a-t-on pas cité un candidat républicain qui, après plusieurs échecs, avait réussi à se faire nommer député en s’associant un saltimbanque ? Le révérend Lorenzo Dow égayait à sa façon le texte des apôtres. Répétant un jour après saint Paul : « Je peux faire toutes choses…, » il ferme brusquement la Bible et s’écrie : — Allons, Paul, allons, vous vous trompez cette fois. Je parie cinq dollars contre vous, et je pose ici mes enjeux. — Là-dessus il tire les cinq dollars de sa poche, rouvre la Bible, puis reprend «… par Jésus-Christ notre Seigneur. » — Ah ! Paul ! s’écrie de nouveau le prédicateur remettant l’argent dans sa poche, voilà qui est différent ! Je retire mon pari. — Et le sermon eut un succès fou. Les fameux camps revivalistes, qui sont censés fournir un stimulant à la ferveur religieuse, se transforment souvent, grâce à cette disposition naturelle et générale, en véritables champs de foire. On conçoit, puisque la chaire et la tribune se sont ouvertes à de