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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/855

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jeune Irlandais, du nom de Sloan, est à la fois prédicateur distingué et acteur comique de mérite). Le parterre est réservé exclusivement aux mormons ; ils n’y laisseraient pas plus pénétrer un gentil qu’un serpent. Il est curieux de voir en revanche un vieux mormon jovial remplir tout un côté avec une vingtaine de femmes robustes et l’assortiment d’enfans le plus varié. Le balcon est occupé par bon nombre d’officiers des États-Unis venus du camp voisin et par des marchands gentils… Un auditoire mormon a autant de goût qu’aucun autre ; il préfère la comédie à la tragédie. Les pièces sentimentales n’ont aucun succès pour des raisons faciles à saisir. Un soir que l’on jouait la Dame de Lyon, certaine scène de tendresse conjugale fît lever le siège à un mormon qui emmena ses vingt-quatre épouses en déclarant avec colère que c’était faire beaucoup trop d’embarras pour une seule femme. Brigham Young est ordinairement assis au milieu du parterre dans un fauteuil à bascule, son chapeau sur la tête. Il n’accompagne pas ses femmes au théâtre, elles y vont seules. Quand la pièce traîne un peu, il s’endort ou s’en va. »

Les mormons aiment beaucoup la danse. Brigham et Heber dansent volontiers, et aussi Daniel Wells et d’autres chefs de l’église. « Je suis invité à un bal à Social-Hall… La salle est spacieuse et brillante ; la devise : our mountain home, en majuscules de verdure, orne l’une des extrémités de la salle, tandis qu’à, l’autre bout, derrière une plate-forme érigée pour les musiciens, se trouve une chambre séparée, à l’intention des invités qui ne dansent pas. Frère Stenhouse, à la requête du président Young, me présente à la société du haut de la plate-forme. Je ne m’attendais pas à un pareil luxe de toilettes. On ne danse que le quadrille ; la mazourka et la valse sont profanes. Je danse. — Les saints ne s’appellent que frère et sœur ; je suis le frère Ward. Ceci me plaît, et je n’en danse qu’avec plus de vigueur. Le prophète a des filles charmantes ; plusieurs sont venues ce soir, elles parlent français et espagnol. Le prophète, pour sa part, est plus habile en affaires que gracieux danseur, bien que singulièrement leste, si l’on considère son âge. — Heber Kimball est présent, lui aussi, avec un troupeau de dames. — Ne ferez-vous pas danser une de mes femmes ? me dit quelqu’un. — Ces détails rendent un bal mormon plus piquant qu’un bal gentil. Le souper est somptueux, l’ours et le castor figurent sur le menu. Je m’en vais à deux heures du matin ; la lune brille sur les rues tapissées de neige, les réverbères sont éteints, et la ville est triste comme un cimetière. »

Si vous adressez à Ward l’éternelle question : les femmes mormonnes sont-elles heureuses ? il vous répondra : Je n’en sais rien. « Il en est à Salt Lake City comme à Boston. Quand je vais chez les