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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/853

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chanson comique ; à Oroville et à Nevada-City, il se fit entendre dans l’église, à Auburn dans une salle de billard, au Big-Creek derrière le comptoir d’un cabaret ; à Jackson, il dut se contenter, faute d’autre local, du soubassement de la prison. Les cellules des condamnés ouvrant tout autour, on put les transformer en autant de loges. A San-José, le peuple illumina les rues le soir de son arrivée à l’aide de barils de bitume. A Santa-Clara, aucune salle ne pouvant contenir la foule, il fallut que la lecture eût lieu à ciel ouvert. Ward voyagea tantôt dans ces mauvaises voitures à rideaux de cuir qui sont les diligences de Californie, tantôt en traîneau tiré par des mules jusqu’à Salt Lake City, par un hiver rigoureux, au milieu de difficultés et de dangers de toute sorte. La légende rapporte que les Indiens s’emparèrent de lui, menaçant de le scalper, s’il n’exécutait pas une danse nègre, et qu’il ne fut rendu à la liberté et aux dames mormonnes qu’à la demande du grand-prêtre Brigham Young, qu’il n’avait cependant point épargné. Les saints ne lui en firent pas moins bon accueil. Son séjour chez eux commença du reste par une maladie grave dont le pauvre humoriste sortit dans un tel état de maigreur qu’il prétend plaisamment n’avoir pu réussir à produire une ombre qu’en empruntant le paletot de son agent.

Artemus Ward a tracé son voyage au pays des mormons d’une plume plus correcte que celle dont se sert habituellement le show-man, ce bouffon d’assez bas étage fait place enfin à l’écrivain. Il n’y faut pas chercher de descriptions de sites ; Artemus ne sait décrire que les hommes et surtout les excentriques. Son portrait d’un saint excentrique, le frère Phelps, qui joue, dit-on, le rôle du diable avec une queue verte dans les cérémonies d’initiation mormonne, et qui publie un almanach où l’astronomie se mêle à des essais de morale et à des considérations sur l’élevage des poules, est une des plus drôles parmi ces nombreuses photographies. Voici quelques paragraphes extraits au hasard :


« Brigham Young m’a fait dire que je le verrais demain. Je me couche en fredonnant l’hymne populaire :

« Vive frère Brigham Young
« Et bénie soit la vallée de Déseret ! »


A deux heures le lendemain, M. Hiram Clawson, gendre de Brigham Young, vient me chercher dans le traîneau du prophète. Je suis conduit au principal bureau de celui-ci, qui m’accueille cordialement et me présente à plusieurs mormons haut placés. Il a soixante-deux ans (1864), est de moyenne taille, avec les cheveux et