Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/852

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


reprenais courage. Tu es venu, te voici, tu es mon affinité ! Ah ! c’en est trop ! — Elle sanglotait.

« — Oui, je trouve que c’en est trop de beaucoup.

« — M’attendais-tu ? rugit-elle en se tordant les mains d’un air tragique.

« — Je m’en gardais bien ! répondis-je en la repoussant.

« Le public qui nous entourait se mit à m’insulter. Au fond, j’étais inquiet. M’armant d’un des piquets de ma tente, je les interpellai : — Arrière, créatures pusillanimes ! Arrière, et emmenez cette malheureuse ! Je respecte les lois, je crois aux bonnes vieilles institutions, moi ! Je suis marié, mes enfans me ressemblent, ils trouveraient comme moi que vos affinités sont une bêtise, outre que c’est abominable. Allez travailler au lieu de rester à flâner ainsi en empoisonnant l’atmosphère de vos idées méphitiques. Vous, mesdames, retournez à vos époux selon la loi, si vous en avez, quittez ces habits scandaleux, habillez-vous comme des femmes. Vous, messieurs, coupez ces barbes de pirates, brûlez ces infernales brochures, mettez des gilets, et fendez du bois ou labourez la terre à votre choix ! — Je continuai de la sorte jusqu’à ce que je fusse hors d’haleine. Qu’on me rattrape maintenant sur les hauteurs de Berlin, dussé-je vivre pour être vieux comme Mathusalem ! »


C’est avec le même bon sens gouailleur qu’Artemus Ward flagelle les propagatrices de l’évangile de la femme, qui réclament pour leur sexe des droits fondés sur une « supériorité organique, radicale et ineffaçable. » Questions sociales, politiques, religieuses, il traite tout en riant ; personne ne lui impose ni ne l’intimide. On en peut juger par ses entrevues supposées avec le président Lincoln, le prince de Galles et le prince Napoléon.

Sans doute les lectures d’Artemus furent très productives, car le bruit court que, pour s’acquitter d’une dette de reconnaissance envers son pays il offrit dans l’espace de deux années près de 5,000 dollars à la cause de l’Union. La guerre nuisant néanmoins à ses excursions ordinaires, il passa en Californie au mois d’octobre 1863. Le succès de the Babes in the wood à San-Francisco fut tel que les recettes atteignirent le premier soir 1,600 dollars d’or, et que la fureur d’hyperbole particulière aux journaux de ces parages dépassa toute vraisemblance. Précédé de réclames exorbitantes, l’heureux Ward fit en compagnie de son ami Hingston le tour de la Californie, s’arrêtant dans les villes, les camps des montagnes, les placers des rivières. A Folsom, des gentlemen mineurs qui fumaient leurs pipes courtes en l’écoutant ne comprirent pas bien les finesses de la lecture, et insistèrent pour obtenir de préférence une