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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/851

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de Berlin, dans l’Ohio. J’avais appris que les hauteurs de Berlin étaient occupées par une secte considérable, appelée la « société du libre amour, » qui croyait aux affinités et contractait des liens domestiques sans aucune sorte d’hésitation ni de cérémonie. Ils ont aussi parmi eux des esprits frappeurs et des prédicateurs de premier ordre. Je me dis donc : Si je peux faire quelque bien à ces gens égarés en leur montrant mes figures de cire sans pareilles au bas prix ordinaire, je n’aurai pas vécu en vain ; mais je devais maudire le jour où je mis le pied dans ce lieu de perdition. Je dressai ma tente dans un champ, et les membres de la société se rassemblèrent peu à peu autour de moi. Les drôles de gens ! Des hommes barbus, qui semblaient à moitié morts de faim ; ils ne portent pas de vestes, afin, disent-ils, de laisser l’air libre du ciel souffler dans leurs poumons. Leurs poches étaient pleines de brochures et de pamphlets, et ils avaient les pieds nus. Les apôtres ne portaient pas de bottes ; pourquoi en porteraient-ils ? Voilà un de leurs argumens. Les femmes étaient pires que les hommes ; elles avaient des pantalons, des tuniques courtes, des chapeaux de paille à rubans verts et des parapluies bleus. Tout à coup une créature horrible se présente à la porte. Sa robe était scandaleusement courte et ses pantalons me firent rougir. Me regardant de haut en bas, elle bondit, puis se mit à crier : — Est-ce possible ?

« — Quoi donc ? dis-je.

« — Oui, c’est lui ! c’est lui !

« — L’entrée est de quinze sous, madame, répondis-je.

« Elle fondit en larmes, criant toujours : — Enfin je t’ai trouvé, enfin, enfin !

« — Oui, répondis-je, vous m’avez trouvé enfin, et vous m’auriez trouvé tout de suite, si vous étiez venue plus tôt.

« Elle me prit violemment au collet, et, brandissant son parapluie : — Es-tu un homme ?

« — Vous pouvez vous informer, en payant le port, chez Mme Ward, Baldinsville, Indiana.

« — Alors tu es ce que le monde appelle marié ?

« — Madame, je le suis.

« Cette personne excentrique m’empoigne par le bras et hurle : — Tu es à moi, tu es à moi ! — J’essayais de me dégager, mais elle se cramponnait : — Tu es mon affinité !

« — Au nom du ciel, qu’est-ce que cela ? demandais-je. — Je commençais à crier, aussi haut qu’elle.

« — Tu l’ignores ? Eh bien ! je vais te l’apprendre. Il y a des années que je t’attends. Je savais que tu existais quelque part, mais je ne savais où Mon cœur me disait que tu viendrais, et je