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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/850

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« — Ces gambades, ces chansons, ces grands gilets, ces idées contre le mariage ? Mes amis, vous êtes gens d’ordre et de propreté, sur votre terre coulent à flots le lait et le miel, vous fabriquez des balais excellens et de délicieuses confitures. Vous ne trompez pas vos cliens ; semées sur le rocher de Gibraltar, les graines que vous vendez feraient pousser des jardins. Vous êtes doux et tranquilles, vous ne nuisez à personne. Je vous accorde tout cela ; mais votre religion n’est pas grand’chose, je vous le dis. Vous vous ennuyez toute la vie dans un célibat stupide et misérable, et, comme vous êtes retranchés du monde, personne ne vient discuter avec vous, si ce n’est de temps en temps la nature humaine. (Ici, je lançai à Urie un coup d’œil qui le fit se tordre comme une anguille qu’on pique.) Vous portez de longs gilets et de longues figures, vous êtes tristes, sans babil d’enfant à votre foyer ; vous vivez dans le brouillard, entendez-vous, en traitant le soleil de la vie comme un voleur, en le chassant par vos grands gilets, vos sacs à blé et vos principes. Les jeunes filles parmi vous, et il y en a qui sont les plus gentilles que j’aie vues, préféreront toujours aux vôtres tels gilets sous lesquels bat un cœur de simple honnête homme, tandis que vous autres vieilles bêtes, vous vous contentez de l’idée de remplir une mission ! Vous voilà bien, tout gonflés de vous-mêmes, parlant des péchés d’un monde que vous ne connaissez pas ! Cela n’empêche point ledit monde de tourner sur lui-même toutes les vingt-quatre heures, soumis à la constitution des États-Unis, et d’être un joli monde pour y demeurer. Ce n’est ni naturel ni raisonnable de vivre comme vous le faites… à mon avis. Bonsoir là-dessus. Vous m’avez traité à merveille ; merci une fois pour toutes.

« — Un vil montreur de singes dépravés et de figures de cire sans principes ! grommela Urie de sa voix sépulcrale.

« — Tiens ! lui dis-je, je t’avais presque oublié, bonhomme ! Eh bien ! prends garde à tes paroles, ce serait pitié de te voir mourir dans la fleur de ton âge et de ta beauté !

« Je repris mon voyage. »


Essayez d’écrire telle tirade à laquelle l’accent marseillais par exemple prête une originalité particulière, et vous vous ferez l’idée de ce que perd à être traduite cette boutade faite pour être récitée avec les drôleries d’accent et de geste dont l’auteur avait le secret. Nous suivrons cependant Artemus dans l’intéressante « société du libre amour, » quitte à ne donner encore que le pâle reflet de cette verte satire.


« Il y a quelques années, j’allai planter ma tente sur les hauteurs