Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/840

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Je vous écris ce mot par un navire de Nantes qui part dans quelques heures, à ma grande surprise.


A bord de la frégate la Reine-Blanche, le 17 mai 1848, en pleine mer.

Me voici de nouveau à la mer. Je suis parti hier de Bourbon, et je fais voile vers Sainte-Marie de Madagascar. Je ne reporte pas avec plaisir ma pensée sur le temps que je viens de passer à Bourbon, ni même sur les jours que j’ai passés à l’Ile-de-France ; j’y ai été trop malade, l’impression de l’horrible souffrance que j’ai endurée a tout assombri. Bourbon d’ailleurs ne m’intéresse pas ; le pays est. malheureux, mais c’est la faute de ses habitans ; l’esprit de cette colonie ne m’est pas sympathique. Au sein du plus beau climat du monde, avec des ressources infinies, s’ils se donnaient la peine de les employer, ils sont sous la menace constante de la disette. Comme les leperos de Madrid, les lazzaroni de Naples, ils ne savent que crier et gémir ; ils n’ont droit qu’à notre mépris. Je me sens allégé d’être débarrassé de tout ce peuple de plaignards, de pleureurs, qui n’auraient qu’à gratter un instant la terre pour en faire sortir du bien-être, ou même, sans la gratter, qui n’auraient qu’à se donner la peine d’employer ce qu’elle produit spontanément pour se trouver à l’aise. Me voici en route pour un pays qui n’est guère plus agréable ; au moins les habitans ont eu l’esprit de nous fermer la porte au nez ; pour l’ouvrir, il faudrait l’enfoncer à coups de canon, et la chambre des députés a horreur de la poudre. Vous ai-je écrit de Bourbon que j’avais été obligé d’aller passer une douzaine de jours dans les montagnes pour refaire ma santé ? Rien ne pourrait vous peindre la beauté des scènes de ces montagnes ; la multitude des torrens, des cascades, la richesse de la végétation, l’éclat des fleurs, la variété des accidens du terrain, la douceur de l’air, tout y charme. On ne peut s’empêcher de déplorer le fatal esprit qui détourne les habitans de mettre en culture ces vallons enchanteurs. Ils devraient vivre dans l’abondance, joyeux, aimables ; ils aiment mieux végéter et gronder. L’administration du pays a droit à sa part du blâme : le ministère vient de rappeler le gouverneur ; selon moi, il n’a pas volé sa disgrâce. Tout ce qui tient aux habitans et à l’administration de ce pays m’a inspiré du dégoût, et souvent m’a révolté. Je comprends l’instinct de répulsion (peu intelligent, il est bien vrai, mais très juste pourtant) que la chambre des députés et en général l’opinion en France manifestent pour toutes ces colonies. Il est impossible de trouver deux choses plus antipathiques que l’esprit de la France et l’esprit des colons. On n’est occupé ici que de trouver les moyens de mettre à