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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/835

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mon habitation. Ce sera charmant, je vous en ferai quelque jour la description ; mais aujourd’hui tout est flétri : ma Reine-Blanche, qui sera si élégante, si jolie, semble une lourde diligence ; mon esprit en est obscurci. Comment vous parler convenablement des gracieuses fleurs qui orneront mon balcon, fleurs que je dois à l’affection attentive de ma vieille amie Mme Henry, que je vous recommande quand elle ira à Paris ? Comment vous décrire mon appartement, où tout est encore sens dessus dessous ? Et pourtant ce sera gracieux ; mais rien n’est en ordre. — Si je ne suis pas parti, c’est que le vent est contraire. Je suis tout prêt, je ne bouge plus du bord, je me considère comme à la mer, retenu par le vent debout. Au premier souffle de brise favorable, je quitterai la France. Lèvent du sud-ouest tient avec une opiniâtreté désolante, et il me faut du vent d’est ou de nord-est.


A bord de la Reine-Blanche, le 23 décembre 1847.

J’appareille. — Je suis sous voiles. — Vous savez quel anniversaire c’est pour moi aujourd’hui.


En mer, le 29 décembre 1847.

On a beau se raidir, il y a des momens où la nature, peut-être serait-il mieux de dire où la faiblesse humaine reprend ses droits. Pendant le jour, au milieu des clartés qui font vivement ressortir tous les objets, quand on voit bien sa route, l’horizon pur, transparent, la mer bien déployée autour de soi, rien ne bronche dans l’âme, rien ne se trouble, on s’élance hardiment, sans jeter un regard en arrière. Qu’importe alors la force du vent ? Il semble qu’il ne va jamais nous entraîner assez vite ; on provoquerait volontiers la tempête, si elle devait vous pousser plus rapidement. Le soir, quand les ténèbres nous enveloppent, quand les yeux ne peuvent plus percer l’horizon, aucun objet sensible ne marque la route, la brise plus lourde vous pousse plus vite, on plonge les yeux fermés dans un vague qui étourdit ; alors il faut se replier sur soi, demander à sa raison toute sa force et sa lumière, toute son audace ; on n’a plus l’élan de la journée ; on se recueille pour se rassurer, et l’on se trouve forcément en face de ses pensées, de ses souvenirs, de ses affections. Alors il y a des cris de l’âme qui vous rappellent la patrie fuyant derrière d’une vitesse qui alarme ; on fait des pas en avant de 80, de 100 lieues par jour, mais la patrie s’enfuit le soir du même train, et le cœur s’inquiète de cette fuite si rapide. Dans le jour, la terre entière m’appartient, je veux la parcourir à vastes enjambées ; le soir, je me trouve tout seul.

D’où faut-il que je vous date ce premier, souvenir ? Je suis en