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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/833

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A bord de la frégate la Reine-Blanche, le 15 décembre 1847.

Rade de Cherbourg.

Voici la première nuit que je vais passer à bord de ma frégate, voici la première lettre que j’écris datée de ma nouvelle habitation. Je suis toujours retenu par le mauvais temps, je le suis encore par une autre affaire de service, qui ne me permet plus maintenant de partir au premier vent favorable, et me tient sous le coup d’une dépêche télégraphique. Hier, je me suis trouvé sur le point de partir ; un instant les vents ont semblé devenir bons : ce n’a pas duré, et me voici encore paisiblement amarré sur la rade de Cherbourg. Pas n’ai besoin de vous dire que tous ces contre-temps me semblent fort ennuyeux, La sotte rade que Cherbourg pendant l’hiver, quand on veut en sortir ! Les vents de sud-ouest y sont d’une ténacité et d’une persistance désolantes, et ce sont précisément les plus contraires qu’on puisse imaginer. Je n’en ai pas long à vous dire sur les affaires publiques, je ne lis plus les journaux, les conversations auxquelles je pourrais assister sont tellement bornées qu’en vérité vous me prendriez pour l’écho d’une cuisinière ; donc je vous parlerai de moi. J’entends tout le monde se lamenter sur l’ennui du séjour de Cherbourg, sur les désagrémens de la ville ; on dit que ce n’est qu’un grand village, sans édifices, sans monumens publics, sans aucune de ces constructions banales qu’on rencontre dans toutes les villes de France ; je suis peu touché de tous ces inconvéniens. Que m’importe que Cherbourg n’ait point de théâtre ? Je n’irais certainement pas, s’il y en avait un. Que m’importe qu’il n’y ait qu’une pauvre église, sans apparence, sans antiquité, sans souvenir ? Je n’irais guère y méditer. Sans doute les pavés à pointes de diamans me sont désagréables, mais je vais peu dans les rues, et je ne me laisse que le moins possible ennuyer et salir par la boue constante qui les recouvre. Pour moi, Cherbourg est tout entier dans sa rade et dans son arsenal. Cette rade m’imprime une sorte d’enthousiasme ; elle n’existait point, ce n’était qu’une baie ouverte à tous les vents violens du nord, battue par une mer monstrueuse qui en rendait le séjour insupportable ; on dit que dans certaines tempêtes les vagues se déroulaient parfois fort avant dans les terres. On eut l’idée de jeter d’une pointe à l’autre du croissant qui forme le golfe un îlot de pierres, une digue qui prend sa base à 40 pieds sous l’eau ; on y a empilé bien des cailloux depuis 1780 que l’œuvre est commencée, on y a dépensé, dit-on, plus de 60 millions. Je le crois, mais enfin on est parvenu à construire une digue qui a près d’une demi-lieue de long. D’un golfe bouleversé par les orages, on a fait une rade excellente, et quand les bassins