Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/832

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


neveu, de mes officiers et d’une vieille amie de ma jeunesse, qui me serre, qui m’enlève chez elle, et me berce depuis quatre jours des soins les plus tendres, les plus attentifs que vous puissiez imaginer. La pauvre femme en a presque perdu l’esprit ; domestiques, cuisinières, cochers, elle bouleverse tout dans sa maison pour prévenir mes moindres désirs ; ce serait obsédant, si l’excellence de son cœur n’adoucissait tout. Elle m’embrasse comme son enfant retrouvé ; elle s’ingénie de toutes les façons pour trouver quelque chose qui me soit agréable ; me voilà encore enveloppé d’une affection à la détrempe que mon prompt départ va bientôt clore. Dès le lendemain de mon arrivée, j’ai pris possession de ma frégate : noble bâtiment, malheureusement aujourd’hui un peu flétri par mes arrangemens pour les passagers. C’est égal, quand mon pied a touché le pont, j’ai ressenti dans la moelle de tous mes os un frémissement de fierté, un élan secret qui me faisait bondir. J’ai passé en revue mon équipage, qui m’attendait : pas une figure de connaissance, pas un seul compagnon d’anciens dangers ! Malgré cela, malgré leur air lourd, mal façonné encore, j*aï ressenti qu’il y a là de l’étoffe ; je retrouverai les hommes de ma Favorite. Puis je me suis fait présenter mon état-major : j’aurai là de la sympathie ; quel nombreux état-major, cinq lieutenans de vaisseau, quatre enseignes, deux d’entre eux, mes vieux compagnons, choisis par moi ! Il me fallut faire un discours. Ensuite vinrent les élèves ; quel cortège ! trente-huit beaux jeunes gens pleins d’espoir, tout radieux : autre discours. Ce qui vaut mieux que tout cela, c’est mon second ; il a mis ma frégate comme j’espérais la voir après six mois d’armement. Je ne pose plus sur terre quand de ma dunette j’embrasse d’un seul coup d’œil et les mâts et les matelots de la Reine-Blanche, et la rade qui nous entoure. Je mentirais à la flamme de vie qui circule dans mes veines, si je disais que je laisse un soupir de regret ; je ne sais quel transport m’entraîne, je n’ai plus qu’une pensée, le vent d’est et partons ! Oh ! partons, la mer s’ouvre infinie devant nous ; mais comme toujours le ciel se joue de nos vœux. C’est le vent d’ouest qui souffle par tourmentes, la brise tourne, la grêle bondit bruyamment, des nappes d’eau nous inondent, le tonnerre gronde, il fait des éclairs ; que signifie le tonnerre en décembre ? — Ce soir, je suis allé au bal du préfet maritime ; de la jeunesse, de la fraîcheur, de grandes femmes, de longs nez, des airs un peu gauches, de la bienveillance, un naïf abandon, voilà l’impression que je vous rapporte des couples que j’ai vus tourner devant mes yeux. Pas un trait de beauté, — de la vulgarité. Cette atmosphère m’étouffe. — Bonne nuit ! Il est deux heures du matin.