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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/828

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chance que celle de nous brûler les doigts en tirant les marrons du feu pour l’Angleterre. Encore si la guerre offrait quelque gloire ; mais rien, de la honte en pure perte !

Qu’est-ce que ce château de La Grange que vous avez acheté ? N’est-il pas au bord de la Gironde, surplombant de ses saules les flots boueux du fleuve, — château moderne, mais enveloppant dans ses métairies le vieux manoir de Beaulieu avec ses ruines, ses mâchicoulis, ses caveaux, ses souterrains et ses sombres souvenirs ? Est-ce cela ? Oh ! je ne sais quelle vague histoire j’ai dans le cerveau à propos de ce site, histoire féodale ou vendéenne, je ne me rappelle plus, mais quelque chose de romanesque à la façon d’Anne Radcliffe. Regardez bien au milieu des ruines s’il n’y a pas quelque vieux portrait ou statue qui vous fasse des yeux. Vous m’y verrez, car j’ai bien envie d’aller visiter ces décombres d’un autre âge, si toutefois je ne me trompe pas. Il y a surtout, toujours dans ma tête, certain petit sentier tortueux derrière les haies, qui mène du château de La Grange au vieux manoir, où il doit être impossible de se promener sans être saisi d’une impression profonde ; chaque pas révèle un grand fait, je ne sais pourquoi j’y vois rôder l’ombre de Simon de Montfort. Ce sentier doit mener à des voûtes grillées, à des oubliettes à 60 pieds sous terre.

1er août. — Les plénipotentiaires ont demandé leurs passeports, et ont quitté Buenos-Ayres. Nous sommes engagés dans une voie insensée. J’aime certainement M. Def…, mais je ne puis m’empêcher de vous dire que, comme politique, comme diplomate, c’est un fou. Si le ministère se tire de là, il aura du bonheur. Je ne lui donne pas six mois, s’il suit la route où nous nous jetons, avant que des entrailles de la France s’élève un cri de réprobation contre le dévoûment de Raton-France à Bertrand-Angleterre ; mais j’espère encore dans le bon sens anglais, qui s’apercevra sans doute à temps qu’on fait ici des bêtises.

4 août. — Je viens de me retirer à mon bord. J’ai passé une grande partie de la nuit en conférence avec le général Rosas. Hier soir, c’était dimanche, j’étais allé à la soirée de Manuelita pour prendre congé d’elle : il y avait beaucoup de monde. Comme je me préparais à me retirer de bonne-heure, après l’avoir priée de présenter mes adieux à son père, — Attendez un instant, — me dit-elle ; elle s’éclipsa, et reparut peu après. — Je l’avais bien dit, me répéta-t-elle en souriant, mon père désire vous parler. — Nous laissâmes filer tous les visiteurs et nous restâmes seuls, selon notre habitude de chaque soir. A minuit, elle se leva. — Allons, me dit-elle. — Je lui donnai le bras, et nous sortîmes par le cours, devisant comme deux fiancés que nous sommes. (Je vous conterai cela