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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/826

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sont les malheureux qui ont perdu, ce sont tous vos amis qui ressentiront cet échec.

Comment, au milieu de tant de préoccupations tristes, avez-vous pu encore vous mettre en campagne pour moi ? Il faut que vous ayez au cœur une bonté bien active, bien incessante. Je regrette que le succès n’ait pas couronné vos efforts, je le regrette pour vous, car je sens par moi-même quel plaisir vous auriez eu à me rendre service, à vous graver dans ma vie par une nouvelle obligation. Je n’ai pu m’empêcher de sourire tristement à votre recommandation de ne pas me laisser aller au désespoir. Je n’ai point été surpris du tout du résultat de votre touchante intervention ; je le savais d’avance. Chez moi, l’illusion serait impardonnable ; j’ai plongé trop avant dans l’âme que vous avez effleurée pour n’en pas connaître tous les ressorts ; il y a longtemps que j’ai bu le calice, l’amertume en est presque effacée. Le jour où j’ai reconnu le fond de cette âme, j’ai éprouvé un long déchirement. Ma mauvaise étoile m’a enchaîné tout brûlant de reconnaissance à un cadavre ; le temps rompra ce lien. Ne vous indignez pas ; si l’éblouissement de l’affection ne m’eût pas empêché de fouiller dans la vie passée, j’y aurais trouvé, et là en traits bien autrement cruels, toute l’histoire qui me touche. En voilà trop sur ce misérable sujet.

Le 6. — Je continue ma mission de dévoûment, et il en faut dans la position où je me trouve. Ne vous raillez pas du sentiment qui m’inspire ; ne serait-ce pas justifier l’ingratitude ou l’égoïsme que de se laisser détourner de son but parce que nulle récompense n’y est attachée ? Ce qui m’est pénible, c’est que je suis chaque jour obligé de faire des sacrifices personnels, souvent au-delà de mes forces, à une position, en apparence de confiance, où je ne vois que des amertumes à recueillir. Tout cela me trempe rudement, et puis étonnez-vous de trouver en moi cette énergie de volonté dont vous me faites quelquefois un reproche ! — Les affaires ici s’annoncent très mal ; il y a beaucoup de chances pour que nous aboutissions à une catastrophe, et, à vrai dire, dans les dispositions d’hostilité réciproque où je vois les esprits, il me semble que le danger est imminent. Cependant je lutte, je fais entendre à tous les partis des paroles d’accommodement ; il serait plus facile et plus populaire de faire éclater des cris de guerre, mais ce n’est pas là l’objet de ma mission.

Je ne pense pas que mon retour soit retardé de plus d’un mois au-delà de nos premières prévisions ; cependant j’abandonne toutes vos douces rêveries d’ambition à un autre temps.