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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/825

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désert, un oiseau des pampas. La nature primitive éclate en elle dans sa force et sa beauté. Sans doute, elle a quelque chose du fruit sauvage, mais quelle riche organisation ! Comme elle s’éveille à tout ce qui a de la grandeur ! Comme elle comprend tout ! Je suis sous le charme ; sa voix âpre me remue d’une manière singulière, jamais valse ne m’a ému comme une valse avec Manuelita ; du reste, elle se donne la peine d’être aimable pour moi, et elle est captivante. Savez-vous comment coulent mes heures du soir ? A huit heures et demie, j’arrive chez Manuelita ; elle me fait asseoir près d’elle, me serre à gauche par Mme Mancilla ; on cause, on danse, on fait de la musique. Eh bien ! vous croyez que je vous oublie, n’est-ce pas ? Non, pas un instant ; au milieu de ces belles et naïves natures, ma pensée se reporte sans cesse vers Paris. On dit que l’homme des bois rêve à ses forêts au sein des plaisirs les plus vifs de la civilisation ; moi, je ne rêve que les douceurs de la civilisation au milieu des beautés sauvages ; elles charment à voir, mais elles sont âpres au toucher.

23 juin. — La fille du ministre des affaires étrangères m’a fait présent d’une petite garniture de dentelle, ouvrage des Indiens du Paraguay ; c’est un spécimen de l’industrie de l’Assomption. Je l’ai acceptée à votre intention, et je vous l’envoie dans cette lettre ; parez-vous-en un instant en souvenir de moi.

Cette lettre ne vous annonce pas encore mon retour ; il y a plus d’un mois que je suis arrivé, et rien encore n’est arrêté ; cependant j’espère bien ne pas être retardé plus d’un mois au-delà du terme que je m’étais fixé. Sans doute ma présence ici n’a pas été inutile aux affaires ; mais pour moi quelle ruineuse corvée ! Si vous saviez au milieu de quelles difficultés je me débats ! Ce n’est de ma part qu’un long sacrifice, et si ma confiance en vous m’arrache ce soupir, c’est que je ne veux pas que vous vous fassiez illusion sur l’état où je me trouve ; cependant gardez cela pour vous : l’amiral m’a imposé là une rude occasion de dévoûment. Rien ne marche, tout se traîne.

Le 5 juillet. — Je viens de recevoir votre lettre des premiers jours de mai. J’ai été touché du revers qui vous est arrivé comme s’il m’eût été personnel. Que le ciel se plaise à confondre les desseins des méchans, je le conçois ; mais, quand je me rappelle l’usage que vous vous proposiez de faire de toute la fortune qui paraissait devoir vous venir en partage, quelles misères vous espériez soulager, je ne puis m’empêcher d’accuser d’injustice le sort qui vous prive de si douces jouissances. Je n’essaierai point de vous donner des paroles consolantes, vous êtes au-dessus du malheur qui vous est arrivé ; ce n’est pas vous qui avez fait une perte considérable, ce