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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/823

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maintenant que j’adresse la première lettre que j’écris sur le buvard. Mettons un petit nuage dans ce ciel si pur : un accident est arrivé, la glace s’est trouvée cassée, mais le mal est heureusement réparable, et votre cravate est venue à point pour me guérir d’une fluxion gagnée à l’air, il y a quelques jours, car il fait assez frais ici pour être obligé de faire du feu. Du reste, ce pays humide est le pays des fluxions ; la plupart des dames ont la figure enveloppée, les dents sont souvent attaquées. J’aime assez, du haut de mes fenêtres qui dominent la place de l’église Santo-Domingo, contempler la population féminine qui se rend à la messe… Avant-hier dimanche, j’ai eu à genoux devant moi une foule immense. C’était le jour du Saint-Sacrement ; on avait élevé trois reposoirs sur la place, et le plus beau se trouvait droit sous ma fenêtre. A travers des nuages d’encens qui montèrent jusqu’à moi, je pus voir beaucoup de figures agréables et surtout de beaux yeux. Ce jour-là, je crois bien que j’ai fait tort à Dieu, car la curiosité détourna sur moi plus d’un regard dévot, même au moment le plus solennel de la bénédiction : si je dois être damné pour ce fait, j’aurai au moins cette consolation que c’étaient les plus jolies qui ont eu des distractions.

… Je vous écris à bâtons rompus, il faut que vous subissiez ma vie sans cesse dérangée par des visites, des affaires à traiter, des… Allons, décidément je ne pourrai pas vous écrire ; cependant j’aurais voulu vous adresser quelques réflexions ou observations sur les femmes à qui j’ai affaire ici, et l’on me presse, on me dit que le bâtiment va partir. De toutes les dames que j’ai vues jusqu’à présent, la plus brillante est sans contredit la sœur du général Rosas, Mme Mancilla, femme du général : une figure gracieuse, jolie, traits fins, bouche délicieuse, et des yeux éclatans comme un phare tournant ; une taille charmante, une main fraîche et douce à baiser, et qu’elle donne volontiers ; de l’esprit, une coquetterie infinie. Toul ce qui a passé d’étrangers à Buenos-Ayres a certainement déposé son hommage à ses pieds ; mais, bien que tout le monde la vante, que je l’admire et que je le lui dise, elle ne m’est point du tout sympathique. Ses yeux phosphorescens me rappellent un peu trop les dames de la rue Le Peletier ; elle est bonne enfant, mais elle ne sent pas du tout comme je sens ; tout est dans sa tête, dans ses sens, rien dans son cœur ; elle est un peu absorbée par les détails et les manèges de sa coquetterie. En revanche, elle a près d’elle une petite nièce de quatorze ans, toute formée, d’une figure ravissante, et dont la franche nature fait merveille. Toutes les femmes font leurs efforts pour nous être agréables, quand nous allons passer la soirée dans le salon du gouverneur ; Mme Mancilla minaude et déploie tous