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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/818

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respiration se fait sans efforts, rien n’arrête le sang, la vie se sent à peine, l’imagination semble se détacher du corps, et les tableaux qu’elle retrace sont d’une netteté parfaite. Dans cette mollesse enivrante, c’est de mémoire qu’il faut vivre ; autrement on ne rêverait que les délices d’un harem, fleurs fraîchement épanouies, eau murmurante, doux parfums, et le reste.

… 5 avril. — Voilà cinq jours entiers que je lutte contre le vent contraire, et je n’avance pas. Je suis au milieu de la cyclade des Canaries ; pas une voile ne blanchit à l’horizon qui m’annonce un compagnon d’ennui. Ténériffe est devant moi, et je désespère d’y atteindre. Je voulais y prendre du vin pour vous. Si vous me demandez l’emploi de mon temps, — j’aspire la brise tantôt légère, tantôt fraîche, je laisse errer mon esprit au gré de la valse qui me berce ; je lis, je médite et je rêve ; puis, et c’est là mon seul vrai plaisir, Délio, qui a déjà merveilleusement compris les secrets caprices de son maître, suspend près de moi un plateau de palissandre garni d’une balustrade dorée, il y pose silencieusement une carafe, un verre et une toute petite bouteille noire, c’est du sirop de framboises, c’est mon ambroisie : sous ce ciel doux, il est devenu une liqueur délicieuse, limpide, cristalline, parfumée… Je retrouve encore le soleil de la rue de Grenelle.

6 avril. — Cent fois je me suis demandé pourquoi la mer n’a jamais inspiré une œuvre de génie. Retranchez quelques exclamations sublimes des prophètes, une ou deux descriptions de tempêtes chez Homère et Virgile, quelques pages de Camoëns, et vous êtes tout surpris de voir que jamais la mer n’a eu son poète. Pourquoi ? Est-ce donc que l’homme ne peut s’inspirer de l’immensité de l’océan et de ses immenses scènes ? Pourtant le désert a son chantre, la caravane qui le traverse y laisse sa trace de poésie, et jamais la poésie ne s’est attachée au vaisseau, ou même à la flotte qui ouvre son sillon dans les flots ! J’aurais bien voulu demander à M. de Lamartine pourquoi lui-même semblait s’engourdir à la mer. — Nous sommes sortis des Canaries cette nuit ; il m’a été impossible d’aborder à Ténériffe. Ce matin, le pic nous apparaît dans les nuages, nous le saluons de loin. C’était de là pourtant que j’espérais vous envoyer cette lettre… Quand en trouverai-je l’occasion maintenant ? — Adieu.

11 avril au réveil. — Chaque jour augmente de 80 lieues la distance qui nous sépare. J’espérais pouvoir m’arrêter un instant aux îles du Cap-Vert pour vous jeter ce souvenir ; — rien ! je ne les ai pas même aperçues ; la nuit et une brume épaisse me les ont cachées, et la brise qui m’emporte est si vive que je n’ai pas songé à me détourner un instant pour les aller reconnaître. Me voici donc