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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/810

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bénévolement au flot qui m’entraîne, je me retourne et je regarde en face pour savoir s’il n’y a pas moyen de lutter et de vaincre. Oh ! évidemment c’est un travers, un défaut énorme, un vice par le temps qui court et qui probablement a toujours ainsi couru. Chaque matin, je me dis cela, et je me jure bien de détremper ma nature d’acier ; puis, quand je me suis bien convaincu, bien endoctriné, que je me suis assoupli comme un gant de chamois, l’air me souffle au visage, l’épreuve vient, et je me roidis comme un gantelet de chevalier,… et, quand je m’aperçois de la métamorphose, j’enrage et je regrette votre douce voix et votre manière d’envisager les choses. Il y a bien des jours que je veux vous écrire et que je ne vous écris pas, et cela résolument, parce que je ne veux pas. Qu’est-ce que je vous dirais ? Que je désire ardemment vous aller voir et que je ne le puis pas, retenu par une misérable tracasserie ? Me plaindre ? quelle misère ! — Me résigner ? quel mensonge ! — Vous parler de tout cela ? je m’en irrite. — Me taire est le plus sage, et je me tais, c’est-à-dire que ni voix ni plume ne marmottent mes rages, car si vous aviez une oreille pour entendre les échos secrets de ma tête, vous sauriez que le silence n’est qu’un masque de la pensée. Ce qui me dépite et me désespère, c’est que les distractions, loin d’endormir mon activité de cerveau, ne font que l’exciter davantage. Quand j’ai été aux Italiens ou à l’Opéra, la musique, qui m’a captivé un instant, me laisse ensuite dans une sorte de délire d’imagination qui dure un temps infini. Je ne sais où je suis transporté, mais je vois clair comme si mon esprit sortait de mon corps : l’idée se matérialise à mes yeux, je la distingue nette, tranchée, agissant, absolument comme si j’étais dans un monde réel ; enfin le vaudeville même ne m’engourdit pas. Ce maudit accident qui m’est arrivé à l’œil, et qui me laisse depuis tant de mois dans l’impossibilité de travailler, me prive en même temps du moyen que j’avais de faire taire ce qui bouillonne en moi. J’employais tout cela, je me fatiguais à des tours de force : — j’aspire aujourd’hui au moment où je vais pouvoir reprendre mes travaux et mon heureux oubli des tracasseries extérieures ; ça ne tardera pas. J’aurais voulu auparavant aller respirer l’air de la campagne, me détacher des impressions nerveuses que la vie d’affaires produit sur moi ; écouter vos rêveries et vos inspirations, c’eût été un monde tout différent de celui où je suis : les dieux en disposent autrement, soit ; mais vous reviendrez, puisque je ne puis, moi, vous aller voir là-bas.

Je ne puis vous parler des bavardages et des petites histoires de Paris. Que vous dirais-je que vous ne sachiez déjà par les correspondances de vos amis ? Qu’on s’amuse, c’est-à-dire qu’on va au