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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/809

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J’ai reçu votre lettre et la mercuriale qu’elle renferme ; cependant je ne suis pas bien sûr de l’avoir méritée, attendu que je ne suis pas sûr non plus d’avoir voulu goguenarder, comme vous l’écrivez dans votre style académique. J’ai seulement trouvé drôle et doux que moi, qui ai si souvent été brutalisé par les événemens, qui ai fait naufrage et me suis trouvé cent fois dans la position de disparaître dans l’inconnu, cherchant ma route dans les étoiles, je fusse l’objet de tant de soins pour me rendre bourgeoisement par la diligence jusqu’à Chanday.

J’ai oublié hier de vous parler de la recommandation que vous m’avez faite de ce mousse embarqué sur la corvette le Toulon, à Toulon, commandant Saint-Paulin. Il n’y a dans la marine royale ni corvette du nom de Toulon, ou même maintenant de Toulonnaise, ni officier du nom de Paulin. Si donc votre mousse existe ou a jamais existé, car je commence à craindre que ce ne soit un être fabuleux, ce doit être à bord de quelque navire de commerce, quelque bateau caboteur maintenant à Toulon. Tout ce que je puis faire avec la meilleure volonté du monde, ce sera, par mes relations particulières avec Toulon, de vous faire savoir s’il y a quelque bâtiment de ce nom ; quant au jeune homme, il échappe à notre juridiction directe. Si vous avez occasion d’obtenir un renseignement un peu plus positif, je vous prierai de me le communiquer.

Aujourd’hui 29 octobre, anniversaire de la naissance du ministère sous lequel vous avez le bonheur de vivre, grand dîner à Saint-Cloud ; toutes les femmes de ministres sont invitées ; gala de famille où l’on se fêtera et félicitera entre soi de se retrouver vivant après tant de traverses !

Vous savez que j’ai à vous un énorme miroir chinois qu’il est convenu que je vous enverrai quand vous serez définitivement revenue à Paris.

J’ai trop de choses pressées à faire pour vous écrire plus longuement.


Paris, le 26 novembre 1844.

Il y a telles de vos paroles qui me traversent l’esprit comme un trait de flamme et qui se retournent dans mon cœur comme un poignard ; je me rappelle ce que vous me disiez, il y a quelque temps, de la ténacité et de la violence de ma volonté, et je me sonde depuis quelques jours pour savoir si cette disposition est qualité chez moi ou poussée jusqu’au vice. Je tremble que la dernière manière ne soit la vérité, et pourtant je fais tous mes efforts pour me plier sans murmure aux événemens ; mais malgré moi, instinctivement, la rébellion naît au fond de mon âme, et, au lieu de céder