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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/808

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déclare tout net que, pendant ce temps, je fais rupture avec mes amis, ne pouvant écrire que les lettres de devoir. J’aime trop peu à babiller pour écrire ainsi des choses de curiosité ; quel prix peut-on attacher à des descriptions de concert, de dîner, d’opéra, de chasse, etc. ? Tout cela se ressemble, il ne peut guère y avoir de différence que dans la coupe des habits ; pourtant, tout niais que cela est, je serais bien aise d’assister à la cérémonie de nomination d’un chevalier de la Jarretière. Je ne sais quelle auréole de poésie je trouve à cette institution, — probablement pur souvenir de jeunesse ; sera-ce encore une désillusion ?

Le roi est tout gai à la pensée de son voyage en Angleterre ; il ressemble, dit-on, à un écolier en vacances. La reine voit les choses moins couleur de rose, son âme s’inquiète. Du reste, vous n’avez pas besoin sans doute que je vous donne ces détails ; vous en savez plus que moi par la correspondance de Mme Adélaïde. Elle vous dira que le prince de Joinville est tombé à Paris comme une bombe, n’ayant pas dîné, mourant de faim, tout crotté, et distribuant à ses amis des coups de poing entre les deux épaules pour leur dire : Me voilà.

Vous me dites que vous êtes exigeante comme amie ; alors vous me gronderez souvent, vous tempêterez même, et malheureusement sans profit, car nous sommes accoutumés à la tempête. Ainsi avec moi je vous conseille de ne pas dépenser votre rage en vain ; vous me feriez rire, et je n’en continuerais pas moins à vous aimer et à en agir avec vous à ma façon. Je vous laisse au milieu de vos tribulations de mariage : ce sont choses où je n’ai rien à voir et que j’ambitionne fort peu, comme vous savez déjà : pourtant des épousailles à la campagne, ça peut avoir son charme ; on s’aime encore au village, à ce que je lis dans les livres. — Vous me demandez pourquoi je ne serai pas de la prochaine promotion ; c’est d’instinct que je vous ai répondu : non ; je crains bien que l’amiral de Mackau, n’aille point jusqu’à me faire franchir à présent ce pas. Ce serait trop beau. Je ne veux pas me flatter d’un espoir qu’il faudrait détruire.

Remerciez pour moi, je vous en prie, M. le duc de La Force et M. de La Grange de leur bon souvenir, et comptez sur mon dévoûment de cœur.


Paris, le 29 octobre 1844.

Cette fois-ci, ma lettre est une demi-excuse ; je vous l’écris avec un peu de vexation. Ne voilà-t-il pas que l’amiral me cloue pour quelques jours ! Impossible de vous dire précisément quand je pourrai m’envoler ; j’en ai pourtant un vif désir, et je prends en grippe les murs de mon ministère.