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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/807

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voile ou vapeur pour Portsmouth, de là à Windsor par le chemin de fer. — On reste en Angleterre huit jours ; donc le mercredi nous devons être de retour à Eu.

Mais, madame, je ne traite pas du tout lestement l’idée de ne pas aller à Chanday ; je serais désolé si, après le voyage d’Angleterre, je ne trouvais pas un instant pour y courir. Je regrette, moi qui aime les arts et la verdure, de voir que les feuilles tombent et que vos arbres seront dépouillés quand je serai libre, quand il me sera possible d’aller aux veillées de votre château. Je frissonne à l’idée d’y marcher sur la gelée blanche et d’y trouver de la neige sur les arbres. Oh ! je n’aime pas la neige, vous pourrez me faire préparer un grand feu, car en l’absence des prés verts et fleuris j’aime encore les délices du foyer, et je vous écoute d’avance les pieds sur les chenets. On y reste aussi longuement et aussi doucement en regardant les langues bleues de la flamme qu’en suivant sans rien voir les sentiers du bois. Je ne vous crois pas du tout quand vous me dites que vous comprenez la vie intime. Que vous en sentiez au fond du cœur une vague aspiration, peut-être ; mais où l’auriez-vous connue ? Est-ce que vous avez le moindre soupçon des joies de la vie solitaire, de ces ivresses du cœur, de ces ravissemens d’imagination qui vous transportent au septième ciel comme le chantre de l’Apocalypse ? Est-ce que vous savez ce que c’est qu’une longue causerie de simple amitié pour soi seul ? Allons donc, belle dame, c’est vraiment trop prétendre : allez à l’Opéra de la rue Le Peletier ou aux Italiens, mais laissez-nous l’opéra des cieux.

Je suis tout en préparatifs de voyage. Puisque vous êtes devenue coureuse de mondes, vous savez combien tout cela préoccupe. Uniformes, chaussures et la lingère, ça m’ennuie d’avoir à me mêler de toutes ces affaires de pot-au-feu. Puis viennent les logemens : où percherons-nous à Eu et à Windsor ? Dans quelque étable hors du château, n’ayant pour nous consoler de grelotter au froid de votre automne que l’exemple de Jésus-Christ à Bethléem. M. Guizot amène deux secrétaires : nous serons quatre compagnons de misère, et, s’ils veulent, nous tâcherons de semer de quelques fleurs le chemin de Windsor. Comprenez-vous ? parqués hors du château, à peu près comme les juifs d’Iroahoa ou Cédric le Saxon, — et dans la boue anglaise, car il va pleuvoir ; il faut emporter un riflard et des sabots pour se rendre à l’appel de son chef : il n’y aura pas sans doute sur cette terre inhospitalière le moindre véhicule pour nous autres, menu fretin. Plaignez-vous donc ! — Je vous écris, à la volée, continuellement dérangé. Et ce sera sans doute ainsi que je serai pendant notre séjour en Angleterre ; aussi je