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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/806

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tout le monde s’envole pour la campagne ; l’âme s’échappe de ce grand corps, on ne rencontre plus une figure de connaissance, on passe toutes ses soirées en face de soi-même. — Aujourd’hui grande revue au Carrousel pour la présentation au roi des insignes ramassés à Johy et à Mogador ; le temps s’annonce mal, il a plu toute la nuit, et ce matin il pleut encore par torrens. Votre journal vous rendra compte demain matin de tout ce qui va se passer : la revue doit être à cheval ; mon ministre accompagne sa majesté. C’est une vie singulière que celle d’aide-de-camp : on ne s’appartient pas un seul instant de la journée ; le temps se gaspille à introduire les gens, on ne peut trouver le moment de faire une réflexion, les heures filent sans qu’on s’en doute, sans qu’il en reste trace. Ce m’est chose étrange, à moi, dont toute la vie a été employée jusqu’ici à jouir pleinement de toute ma personne, à m’écouter sentir et penser. Jusqu’à présent, le monde entier m’avait appartenu : je regardais à droite ou à gauche ou pas du tout, selon mon caprice, et je me plaisais à voir l’allure grotesque de toute la machine ; maintenant je suis à tout le monde, excepté à moi ; je n’ai plus une seule pensée. Si les yeux sont le miroir de l’âme, je dois avoir l’air hébété. Dans ce métier-là, on peut trouver le moyen d’avoir quelques saillies d’esprit, mais de la profondeur, de la valeur solide, il faut y renoncer ; on est comme un patineur qui glisse sur la glace. Oh ! accusez-moi tant que vous voudrez de lourdeur ; je veux bien consentir pour quelque temps à cette vie vague, je veux voir votre monde de ce point de vue un an, deux ans peut-être ; mais je garde au cœur l’amour de ma vie propre et indépendante, je veux pouvoir me replier sur moi-même et regarder les acteurs sur les planches de la vie publique pour les siffler tout à mon aise. — Mon œil va toujours de mieux en mieux, il faut y regarder à la loupe pour y trouver quelque trace visible ; encore quelques mois de soins et de précautions, et j’espère qu’il ne me restera plus qu’un souvenir plus ou moins vif de ce fâcheux accident ; mais ce qui ne s’effacera pas, c’est ce que vous avez été pour moi. Vous vous êtes gravée dans mon cœur, et, vous le savez, j’ai un cœur d’airain. — Adieu, madame ; je confonds toujours M. de La Grange avec vous dans mes souvenirs.


Paris, le 2 octobre 1844.

Voici notre itinéraire pour que vous décidiez dans votre sagesse si une lettre de vous peut m’arriver au milieu de nos courses. Le roi part jeudi pour Eu. L’amiral de Mackau, accompagné de deux aides-de-camp, part vendredi à huit heures du matin pour se rendre à Eu. Là, on reste jusqu’à lundi ; lundi on s’embarque, et l’on fait