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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/648

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parut. « M. Horace Walpole est un homme de beaucoup d’esprit, mangé de goutte, et d’une fort mauvaise santé. Il a écrit différentes choses. Il ne faut pas juger les ouvrages de M. Walpole comme ceux d’un homme de lettres de profession, mais comme des objets d’amusement et de délassement d’un homme de qualité. On vient de traduire son roman gothique intitulé le Château d’Otrante en deux petites parties. C’est une histoire de revenans des plus intéressantes. On a beau être un philosophe, ce casque énorme, cette épée monstrueuse, ce portrait qui se détache de son cadre et qui marche, ce squelette d’ermite qui prie dans un oratoire, ces souterrains, ces voûtes, ce clair de lune, tout cela fait frémir et dresser les cheveux du sage, comme d’un enfant et de sa mie, tant les sources du merveilleux sont les mêmes pour tous les hommes ! Il est vrai que, quand on a lu cela, il n’en reste pas grand’chose ; mais le but de l’auteur était de s’amuser, et, si le lecteur s’est amusé avec lui, il n’a rien à lui reprocher [1]. »

Un homme de qualité qui écrit par délassement et qui, comme en se jouant, fait un roman dont tout le monde parle, c’est bien là le rêve secret de Horace Walpole ; c’est aussi l’idée qu’il avait donnée de lui à la société française. Chose étrange ! nous dit son dernier biographe anglais, il ne dissimulait pas son antipathie pour les écrivains de profession, et pourtant toute son ambition était celle d’un auteur ; mais il réussissait à cacher ses aspirations. On retrouvait là l’orgueil du gentilhomme qui, ayant toujours la plume à la main, n’aurait pas souffert qu’il restât une seule tache d’encre sur ses manchettes. Sa vie à Strawberry-Hill se passait à écrire à ses amis, ce qui était une sorte de moyen terme entre ses préjugés de gentleman et sa passion dominante. « Ma vie n’est qu’une longue lettre, » disait-il à son ami George Montagu (mine is a life of letter-writing). La correspondance était l’occupation de ses jours et de ses nuits. Lady Ossory racontait que, tandis qu’ils étaient proches voisins à Londres, Walpole allait la voir presque tous les jours, mais que, s’il trouvait un sujet qui pût prêter à une lettre agréable, il s’abstenait ce jour-là de lui faire sa visite habituelle. Il nous dit lui-même qu’il faut considérer ses lettres comme de simples journaux, et que, si elles possèdent quelques qualités de style, elles les doivent à son étude constante des lettres de Mme de Sévigné et de celles de son ami Gray. « J’écris presque toujours en hâte, disait-il encore, et je jette sur le papier tout ce qui me passe par la tête. Je ne puis me mettre à composer des lettres comme Pline et Pope. Rien n’est si agréable dans une correspondance que les commérages

  1. Correspondance littéraire, février 1767.