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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/627

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Cette reine Ranavalona, impitoyable quand il s’agissait des affaires religieuses, désirait néanmoins procurer à son peuple les bienfaits de la civilisation. Un de nos compatriotes, M. Laborde, dont l’histoire a été fort travestie par Mme Ida Pfeiffer [1], en est le vivant témoignage. D’après les renseignemens que M. Grandidier a obtenus à la meilleure source possible, on peut aujourd’hui présenter les faits avec exactitude. M. Jean Laborde, né à Auch vers 1810, partit tout jeune encore pour un voyage au long cours. Au retour de l’Inde, le navire, surpris par un ouragan furieux, se trouva jeté sur la côte de Madagascar, près d’Ampasiméloke, par 22° 18’ de latitude sud. Accueilli d’une manière affable par le commandant ova du fort d’Ambohinero, sur les bords du Matitanane, le jeune Français émerveilla les barbares ; il avait une énergie, une intelligence, un esprit d’invention, une gaîté, qui exerçaient un singulier prestige. Selon la coutume, la reine, promptement instruite du naufrage du navire et de la présence d’un tel étranger, fit parvenir à M. Laborde l’invitation de se rendre à la capitale. Avoir vingt et un ans et se trouver appelé par une reine, l’aventure était charmante ; M. Laborde ne se fit pas prier deux fois pour venir à Tananarive. Reçu avec enthousiasme, il gagna toutes les sympathies par une complète droiture de caractère, par un esprit conciliant et avisé, par une conduite digne et ferme inspirant le respect. Les missionnaires anglais avaient donné aux Ovas quelques leçons sur l’art de forger le fer ; un Français particulièrement, M. Legros, avait fourni l’instruction sur l’art du charpentier ; en réalité, c’était encore peu de chose. M. Laborde apprit à ces Malgaches à tailler la pierre ; il fit construire les premiers édifices en granit, des tombeaux dont l’architecture serait remarquée en Europe, d’énormes bâtimens pour des usines ayant une longueur de 80 mètres sur une largeur de 25 mètres, des hauts-fourneaux. Un peu à l’est de Tananarive, dans le désert, il créa une ville, Soatsimananpiovana, qui eut 10,000 ouvriers chaque jour au travail, et seul il dirigeait un pareil monde. S’occupant à la fois de tous les arts industriels de la vieille Europe, il avait recherché avec un soin extrême les produits naturels du pays qui pouvaient être utilisés. M. Laborde produisait de la fonte et de l’acier, il fabriquait des canons, des mortiers, des bombes, des grenades, de la poudre, des fusées à la congrève, des pièces d’artifice, des sabres, des épées, des fusils. La fabrication du verre, des briques, des tuiles, de la faïence, des poteries, du savon, de la chaux, du charbon de bois par la méthode européenne, du charbon animal pour la raffinerie, de

  1. Voyage à Madagascar, chap. IX.