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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/592

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comme la cause de tout le mal, et on la chasse ignominieusement comme une servante infidèle.

Eh bien ! ce rôle sacrifié, cette tâche ingrate et laborieuse, elle l’accepte de bon cœur, à la condition toutefois qu’on ne l’oblige pas tous les vingt ans à recommencer son œuvre ; tout ce qu’elle demande, c’est d’être jugée par ses fruits et admise à l’essai loyal ; j’entends l’essai loyal des institutions républicaines sincèrement pratiquées, et non pas l’intermède confus qui en usurpe trop souvent le nom. Elle n’a pas seulement à rétablir l’ordre matériel, à réparer les finances, à refaire l’armée, à libérer le sol français, à rendre à la nation le sentiment de la loi et de la discipline ; elle a encore un plus grand service à rendre à la société française en lui procurant l’ordre moral. Il ne faut pas se faire d’illusions sur l’avenir lie la société française et se figurer qu’avec un heureux mélange de force et de finesse, on puisse changer son caractère et lui faire remonter le cours des âges. La France est désormais une démocratie qui se démocratisera chaque jour davantage. Quand nous lui cherchons un gouvernement, nous n’avons pas toute la liberté du choix : il faut choisir entre les deux formes des sociétés démocratiques, entre la république légale et le césarisme, ou bien il faut prendre la démocratie au sérieux et se mettre à sa tête pour l’améliorer, ou bien la confisquer, la pervertir et la dominer par ses vices, comme faisait le gouvernement impérial. La démocratie ou la démagogie, telle est l’alternative où nous sommes placés en France. Enfin, pour poser la question en termes plus clairs et désigner chacun des adversaires par son nom, nous n’avons le choix qu’entre la république et l’empire.

Parmi les conservateurs sensés, qui voudrait à présent ramener l’empire ? On sait comment ce régime dissolvant protège la société. Tout son art de gouvernement consiste dans la vieille maxime du machiavélisme vulgaire, « diviser pour régner. » Nous l’avons vu pendant vingt ans ameuter les unes contre les autres les classes bourgeoises et les classes populaires, encourager tour à tour la démagogie et la réaction, creuser un abîme sous nos pieds pour se rendre nécessaire et pour obtenir de nous l’obéissance de la peur. Pour dominer seul, il a détruit tout ce qui lui faisait ombrage, et, pensant qu’il aurait meilleur marché des agitations populaires que des résistances conservatrices, il a asservi et annulé toutes les forces qui pouvaient le soutenir. On s’est aperçu trop tard de l’inanité d’une puissance fondée sur l’abaissement et sur l’affaiblissement du pays. Non, les conservateurs n’oublieront pas cette leçon. Ils ne se laisseront pas séduire par le souvenir d’une tranquillité factice, qui leur cachait le danger sans cesse grandissant de la