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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/587

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parlementaire une réelle supériorité sur la république. Les rouages de la monarchie parlementaire sont, au point de vue de la mécanique constitutionnelle, plus parfaits que ceux de la république élective. C’est une machine plus délicate, mais dont les mouvemens sont plus faciles et plus rapides, et les secousses plus rares, tant que la résistance ne vient pas du monarque. Ce souverain « qui règne et ne gouverne pas, » ces ministres incessamment responsables, ces assemblées toujours sous le coup d’une dissolution possible, cette ingénieuse union entre la tradition et l’esprit moderne, entre le respect des coutumes anciennes et les droits de la souveraineté nationale, sont l’idéal du gouvernement représentatif dans les vieilles sociétés européennes, qui se transforment graduellement sans se détruire, et la république est au contraire la forme qui convient aux sociétés nouvelles qui ont fait table rase du passé. Voilà pourquoi les Anglais gardent leur monarchie, et pourquoi ils ont raison de la garder ; mais, si par malheur elle venait à périr, si la compétition des partis en faisait une cause de dissensions perpétuelles, ce n’est pas la moderne Angleterre qui hésiterait à rester en république, — ce n’est pas chez cette nation, qui malgré tous ses défauts est une nation d’hommes libres, que l’on verrait les conservateurs pousser des cris de détresse, se tourner vers tous les coins de l’horizon en implorant un maître, et s’écrier comme les apôtres dans l’Évangile : « Seigneur, sauvez-nous, nous périssons ! »

Le choix d’une forme de gouvernement n’est ni une question de théorie, ni une question de sentiment ; c’est avant tout une question d’observation politique, j’allais presque dire un problème historique. Il ne suffit pas de choisir le mécanisme le plus parfait, et de l’adapter sans discernement à tous les peuples. Comme le dit dans un livre récent un spirituel et sagace écrivain, on s’est trop attaché jusqu’à ce jour à l’étude des formes constitutionnelles, qui ne sont que les solutions d’un problème abstrait ; il faudrait s’occuper un peu davantage du « fond constitutif [1], » c’est-à-dire des circonstances, de l’état social, de l’état de l’opinion, des nécessités historiques. Il ne suffit pas de dire en général : La monarchie parlementaire vaut mieux que la république ; il faut rechercher si le pays en contient encore les élémens et en a conservé la tradition. Si cette tradition existe, c’est un crime et une folie de la détruire ; mais c’est une folie bien plus grande encore que de vouloir la restaurer lorsqu’elle n’existe plus. Or la tradition monarchique est brisée dans notre pays depuis quatre-vingts ans. Malgré notre penchant à la dictature et au césarisme dont on fait un argument pour la monarchie, la France a cessé depuis longtemps d’être une nation

  1. E. Seligmann, les Deux Folies de Paris.