Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/539

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


curieux, parce qu’ils ont conservé la primitive organisation de mark jusqu’à nos jours. Toute la vallée de Schwitz formait une marche unique, où se constituèrent successivement différentes communautés de village. Chaque habitant possédait en propre sa maison et un terrain adjacent ; le reste du territoire était propriété collective. Les Habsbourg étaient les suzerains du pays, mais ils traitaient les habitans « comme des hommes libres. » Quand le pays se peupla, il se divisa en quatre districts, dont chacun choisissait son amman, se gouvernait librement et avait droit de justice. Néanmoins toute la vallée continua de former une communauté qui possédait toutes les terres indivises, les allmenden, et qui avait son assemblée générale, la landesgemeinde. Cette assemblée surveillait l’usage des bois et des pâturages communs, déterminait combien chacun pouvait y envoyer de têtes de bétail, et faisait tous les règlemens nécessaires. Nul ne pouvait vendre sa maison ou sa terre à un étranger. Uri et Unterwalden étaient aussi des marches libres. L’empire d’abord, ensuite les comtes de Habsbourg exerçaient, il est vrai, un droit de suzeraineté ; mais, quand ils voulurent étendre ce droit et en faire sortir une souveraineté effective, les cantons se soulevèrent et conquirent leur complète indépendance. Ils échappèrent ainsi à la tyrannie de la féodalité et au pouvoir royal, et purent conserver jusqu’à nos jours les libertés primitives de la mark. Pour nous représenter l’organisation sociale de ces petites démocraties rurales, qui ont existé à l’origine dans toute l’Europe et chez toutes les races, il suffit de nous transporter dans un des cantons forestiers de la Suisse ou dans le val d’Andorre, où l’on retrouve au milieu des Pyrénées des institutions tout à fait semblables à celles du pays des Ditmarschen et de Delbrück. Le temps a respecté l’antique organisation ; seulement la propriété des terres arables a cessé d’être collective ; celle des pâturages et des bois l’est restée. Ailleurs, comme en Russie, si la communauté agraire s’est maintenue, la liberté a péri, parce que les souverains ont créé de toutes pièces une aristocratie privilégiée. En Angleterre au contraire, la propriété foncière s’est accumulée en un petit nombre de mains, et le travailleur rural en a été privé, mais le gouvernement direct au sein du vestry et du township et les institutions libres se sont maintenus. La Serbie est peut-être le pays de l’Europe qui a le mieux conservé la physionomie des sociétés primitives, parce que la domination turque a été assez lourde pour empêcher une aristocratie de naître, sans être assez dure et assez tracassière pour anéantir les libertés locales. Si le développement des peuples européens s’était fait normalement, il aurait été semblable à celui des cantons suisses. Le gouvernement direct,