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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/532

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comme l’Allemagne, n’ont point connu de conquérans venant constituer au-dessus des vaincus asservis une caste privilégiée ? À l’origine, nous voyons en Germanie des associations de paysans égaux et libres, comme le sont encore les habitons d’Uri, de Schwitz et d’Unterwalden. À la fin du moyen âge, on trouve dans ce même pays une aristocratie féodale plus lourdement assise sur le sol et une population rurale plus asservie que celles de l’Angleterre, de l’Italie ou de la France. Par suite de quels changemens dans l’organisation agraire cette étonnante transformation s’est-elle opérée ? Ce problème d’histoire sociale mérite de fixer l’attention.

La communauté des terres donne une base très forte aux sociétés primitives ; elle maintient l’égalité et établit une union intime entre tous les membres du clan. Elle leur assure à tous une complète indépendance en les faisant tous propriétaires. C’est ce qu’il faut à des hommes de guerre. Les législateurs grecs dont Aristote rapporte les opinions avaient tous pour but de maintenir l’égalité entre les citoyens ; mais croyait-on y arriver en Grèce soit en limitant l’étendue des propriétés qu’un individu pouvait posséder, soit en réglementant les dots données aux jeunes filles, soit en établissant les repas communs ? Les coutumes des communautés de village atteignaient bien plus sûrement ce résultat. Voici comment la propriété individuelle et l’inégalité s’introduisirent néanmoins dans ces associations égalitaires. On a vu qu’à Java l’habitant de la dessa, qui met en culture une partie du bois ou de la lande, en conserve la jouissance pendant sa vie, et que dans certaines provinces il peut même la transmettre héréditairement comme propriété privée[1]. Le même droit existait dans la marke germanique. Celui qui clôturait un terrain vague ou une partie de la forêt commune pour la cultiver en devenait propriétaire héréditaire. Ces terres ainsi défrichées échappaient au partage : on les appelait pour ce motif exsortes en latin, et en langue teutone bifang, du verbe bifâhan, qui signifie saisir, entourer, enclore. Le mot porprisa, en français pourpris, pourprinse, a exactement le même sens. Beaucoup de titres des premiers temps du moyen âge donnent pour origine aux propriétés auxquelles ils se rapportent l’occupation dans le désert ou sur un sol vacant, in eremo. En France, les chartes des deux premières dynasties en font très souvent mention. Les coutumes en parlent comme d’un moyen ordinaire d’acquérir la propriété. M.

  1. Le droit de premier occupant est aussi reconnu en Russie. « Si un paysan russe, dit M. de Haxthausen, demande au village l’autorisation de s’établir dans la forêt, il l’obtient presque toujours, et il acquiert sur la terre défrichée, comme premier occupant, un droit de possession transmissible par héritage et toujours reconnu valable par la commune. »