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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/458

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Où ? Qui le sait ? Leurs bras vers nous en vain se dressent.
Oh ! ces pontons sur qui j’ai pleuré reparaissent,
Avec leurs entre-ponts où l’on expire, ayant
Sur soi l’énormité du navire fuyant !
On ne peut se lever debout ; le plancher tremble ;
On mange avec les doigts au baquet tous ensemble,
On boit l’un après l’autre au bidon, on a chaud,
On a froid, l’ouragan tourmente le cachot,
L’eau gronde, et l’on ne voit, parmi ces bruits funèbres,
Qu’un canon allongeant son cou dans les ténèbres.
Je retombe en ce deuil qui jadis m’étouffait.
Personne n’est méchant, et que de mal on fait !


L’auteur fait ici une concession qui a lieu de surprendre : tant de vers irrités où le dernier est perdu et noyé ne lui permettent pas de dire sans inconséquence que « personne n’est méchant. » Un poète impartial n’excuserait pas la justice pour couvrir le crime. Il n’est que trop vrai, l’auteur de l’Année terrible entend jouer deux personnages différens, il veut être à la fois neutre et belligérant. Il prend parti dans la querelle, et il réclame des privilèges. C’est la situation d’un homme qui demanderait un sauf-conduit dans une guerre et qui s’en servirait pour l’intérêt de la cause qu’il favorise. Quelle peut être la conséquence de cette attitude, si ce n’est qu’il lui est impossible de réaliser le bien qu’il se propose ? Ses cliens trouvent en lui un allié dont les autres se défient, ses adversaires un avocat de la cause contraire ; ses vers deviennent une déclamation de circonstance, son livre un champ de bataille où se prolonge la lutte.

Nous en pourrions dire autant de la pièce des Fusillés. Certes il est navrant de songer qu’en plein mois de mai, sous le ciel bleu, aux rayons d’un soleil qui semble distribuer la vie à tous, il y ait eu tant de gens à mourir. Quand la nature semble tout donner, en une saison où il faut si peu de chose à l’homme pour subsister, pour être heureux, quand l’enfant devrait jouer, la jeune fille cueillir des roses, le vieillard puiser dans l’air du printemps une nouvelle vigueur, il est affreux que des enfans, des jeunes filles, des vieillards, reçoivent le coup fatal. Ils vont même au-devant de leur supplice, et meurent sans regret pour ces douceurs de la vie, pour cette patrie qui les pleure. L’image de ces morts indifférentes sans terreur, sans repentir, — car ils avaient trempé dans le grand crime de l’incendie, l’auteur ne le dit pas, — la peinture de « cette facilité sinistre de mourir » n’est pas sans beauté. C’est une lumière imprévue sur nos plaies morales. Ces malheureux pervertis, ces damnés, ne connaissaient pas le désespoir, s’étant fait des joies contre la nature humaine : Dieu avait disparu de leurs cœurs ; Satan y était resté. Cependant il ne faut pas voir en eux des âmes fières