Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/447

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


nourrir l’espoir d’un avenir contraire à ce présent que la destinée nous a fait. Sans doute M. Victor Hugo a tort de jeter l’étincelle de la vengeance dans des cœurs faciles à enflammer. Bon nombre de ses amis ont compris maintenant qu’il y a plus de courage, en un temps comme celui-ci, à modérer qu’à réveiller la haine nationale. Il faut savoir attendre quand on a tant souffert pour n’avoir pas attendu ; il faut que la république apprenne à connaître l’utilité, la nécessité des alliances, et qu’elle s’applique à les rendre possibles. Cependant on admet qu’un poète dans une ville assiégée, au milieu d’une nation ordinairement victorieuse et aujourd’hui vaincue, ne se résigne pas d’avance aux conditions d’une fortune encore douteuse. On peut lui pardonner quelques plaisanteries risquées sur le casque pointu d’un monarque vainqueur, ou quelque comparaison entre ce souverain et un reître ayant trop bu : ce n’est pas cela qui mettra le feu aux quatre coins de l’Europe. On peut excuser aussi les illusions d’un patriotisme trop confiant dans la puissance des mots et alignant des hémistiches enflammés en guise de soldats qu’il précipite sur les masses profondes des bataillons ennemis. Le siècle des Tyrtées n’est pas près de revenir, s’il a jamais existé. M. de Bismarck ne paraît pas s’être beaucoup ému des menaces de l’Année terrible, la critique anglaise s’en inquiète plus qu’il ne convient. Ses sévérités, à notre avis, ne sont pas moins intéressées que ses louanges : celles-ci s’appliquent à ce qui trahit nos plaies douloureuses ; celles-là ont pour origine un prudent égoïsme dont nous n’avons pas le droit de nous plaindre. Les unes et les autres donnent, je pense, à réfléchir à M. Victor Hugo.

Les Allemands montrent encore plus d’indulgence que les Anglais. Ils se rient sans doute en secret de la guerre furieuse que le poète leur fait dans la première partie de son livre, et les excitations qu’elle contient leur inspirent un médiocre souci. Ils disent avec une patience habile, sinon méritoire, que ces invectives et ces espérances sont des fautes naturelles, pardonnables dans un poète qui aime son pays, qu’elles accusent la vivacité du premier mouvement. Ils font de l’Année terrible un éloge plus excessif, s’il est possible, que les Anglais. « C’est une acquisition précieuse pour la littérature française ; il y a des morceaux qu’il faut mettre à côté des plus belles poésies de l’auteur, qui sous le rapport de la forme, de l’élévation, de la puissance, comptent parmi les œuvres les plus illustres et les plus parfaites de la muse de son pays. » Que dire de plus ? ils croient que les hommes qui ont donné la majorité à M. Vautrain sur M. Victor Hugo sont incapables de comprendre et indignes d’admirer la beauté de ce livre. Il faut donc renoncer à rivaliser d’enthousiasme avec la critique germanique.