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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/424

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pourtant que sous la restauration et la monarchie de juillet. Jusqu’à cette époque, le plus grand nombre travaillaient dans les campagnes, au logis de leurs parens ou dans de petits ateliers. Là leurs labeurs étaient rudes. Les ouvriers occupés chez eux, en famille, étaient astreints par la misère à des conditions au moins aussi dures que celles des fabriques ; mais le fractionnement de l’industrie empêchait que les maux de la classe ouvrière fussent alors aussi visibles qu’ils le sont aujourd’hui par suite de la concentration des ateliers. Lorsque dans les trente premières années de ce siècle les grandes usines prirent leur prodigieux essor, le spectacle des conditions nouvelles de l’industrie parut à la fois admirable et effrayant. La production faisait des pas de géant, mais elle semblait dans sa marche engloutir des générations entières, qui, au lieu de profiter du progrès, en devenaient les victimes. Auprès de ces engins infatigables, qui pouvaient nuit et jour poursuivre leur éternel labeur, on voyait avec pitié enchaînés des milliers d’enfans et de femmes dépérissant d’un travail excessif, esclaves de ces maîtres aux muscles de fer qui ne connaissaient ni lassitude ni repos. Fallait-il abandonner à eux-mêmes ces êtres faibles et les laisser sans secours succomber dans l’ardente mêlée de la concurrence ? Pour les ouvriers adultes, la plupart des bons esprits n’hésitaient pas : la liberté semblait meilleure, malgré ses périls, que des entraves légales ; c’était aux mœurs, à la volonté individuelle, de corriger les abus. Pour les femmes et surtout pour les enfans, la question était plus grave. On objectait bien la nécessité de respecter l’autorité paternelle et la liberté de l’industrie, mais l’on sentait aussi que l’une et l’autre devaient avoir des bornes. Le devoir des parens était avant tout de veiller sur la santé de leurs enfans ; quant à l’intérêt industriel, il ne pouvait dominer l’intérêt social au point que celui-ci fût complètement sacrifié.

Fait remarquable : c’est dans le pays de la liberté économique par excellence que ces vérités furent d’abord comprises et qu’on tenta pour la première fois de mettre un frein à l’emploi exagéré des enfans. Depuis soixante-dix ans, la patrie d’Adam Smith viole ouvertement sur ce point le principe du laisser-faire, qu’elle applique avec constance en tant d’autres matières. Une longue suite de bills votés malgré d’opiniâtres résistances prouve qu’en somme la majorité a compris qu’on doit distinguer dans les travailleurs de l’industrie moderne deux grandes classes : les êtres majeurs et les mineurs, — qu’il faut abandonner les premiers aux luttes de la concurrence, à toutes les chances de la bonne ou de la mauvaise fortune, en leur laissant les plus grandes facilités d’attaque ou de défense par la liberté individuelle et l’association, — qu’on doit assurer aux seconds, c’est-à-dire aux enfans et aux femmes, certaines ga-