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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/401

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conditions de paix de l’empereur, conditions qui resserraient pourtant davantage le cercle déjà si étroit dans lequel pouvait se mouvoir l’indépendance religieuse, puisqu’elles liaient les mains à ses coreligionnaires jusqu’au prochain concile et excluaient les zwingliens du bénéfice de cette trêve, Luther fit preuve d’un esprit politique qui lui avait d’abord manqué. C’est que l’expérience avait mûri le grand docteur de Wittenberg ; il sut résister aux protestans plus ardens qui, comme le landgrave Philippe de Hesse, refusaient de si dures conditions. Il imposa silence aux récriminations des prédicateurs les plus exaltés. La paix signée à Nuremberg en 1532, par laquelle Charles-Quint reconnut en réalité l’église réformée, fit succéder dans les provinces protestantes un régime légal à l’état de révolte. Tout temporaire qu’ait été cet arrangement, il jeta les fondemens d’un droit public dont l’introduction ramena dans les esprits des notions de justice et de légalité qui tendaient à s’effacer, des habitudes d’obéissance et de discipline que la révolte religieuse avait fait disparaître. L’Allemagne, menacée par les Turcs, put alors opposer à ces barbares le puissant faisceau de ses forces, et en attendant le concile général, que le pape différait toujours, le provisoire se consolida. Les populations s’habituèrent au nouveau culte, l’ardeur de controverse théologique se calma si bien que, quelques années après, on réussit à opérer entre les luthériens et les sacramentaires un rapprochement qui avait d’abord paru impossible.

Les choses se seraient-elles ainsi passées, si les partisans d’une réforme radicale avaient eu le dessus, si les sectaires, qui voulaient ruiner de fond en comble l’édifice que des siècles avaient élevé, fussent demeurés vainqueurs ? Assurément non. Les radicaux n’eussent amené dans l’ordre spirituel qu’une désorganisation dont n’aurait pas tardé à se ressentir l’ordre moral. Leur triomphe ne pouvait produire dans l’ordre politique qu’une catastrophe à la suite de laquelle la population épouvantée se fût rejetée tout entière dans les bras de l’église romaine. Si l’insurrection des paysans eut pour effet de retarder de près de deux siècles leur émancipation dans les provinces de l’Allemagne où elle avait éclaté avec le plus de violence, combien cette émancipation n’eût-elle pas été reculée par la prolongation d’une licence religieuse et d’une anarchie sociale qui faisaient les affaires des partisans de l’intolérance et des défenseurs de l’orthodoxie la plus étroite ? Il serait advenu ce qui s’est produit partout ; les excès de la liberté auraient enfanté un despotisme d’autant plus fort que le désordre qui l’avait appelé eût été plus effroyable.

C’est parce que, dans les états de l’Allemagne qui embrassèrent