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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/365

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leurs idées et les eût enchaînés à la lettre de l’écriture sainte. Ces novateurs, loin de vouloir revenir à une tradition qui était la condamnation de leur doctrine, ne cherchaient dans la Bible que ce qui semblait la confirmer, et rejetaient précisément ce qui faisait la base de la réforme de Luther, le sens littéral de la parole divine. Aussi tombaient-ils dans les interprétations les plus arbitraires, se séparant par là graduellement du luthéranisme pour arriver à un radicalisme religieux, où ne tardèrent pas à se trouver confondues les hardiesses du plus pur rationalisme et les rêveries du mysticisme le plus dévergondé. Les paysans, les artisans réclamaient l’abolition de règlemens et de privilèges qui aggravaient leurs charges et leur misère au profit des prélats, des abbés, des moines, des nobles et des gros bourgeois. Ils confondaient dans une égale haine les ecclésiastiques et les seigneurs, parce que les uns et les autres jouissaient d’une foule de droits exercés au détriment du pauvre peuple, et la réforme de Luther ne fut accueillie par eux au début avec tant de faveur que parce qu’ils en attendaient leur émancipation. Les docteurs de la théologie indépendante, en poursuivant un tout autre idéal religieux et politique, n’acceptaient la réforme de Luther que parce qu’elle ouvrait la porte à des changemens plus profonds.

Le moine d’Eisleben, tout opposé qu’il fût aux projets de ces deux partis, eût désiré cependant s’en assurer l’alliance, car il sentait que chez l’un il y avait une grande verve d’opposition religieuse qui porterait de rudes coups à l’église romaine ; chez l’autre, il trouvait de vigoureux soldats pour le cas où l’on en viendrait à une prise d’armes. Cette alliance n’était pas d’ailleurs incompatible avec ses propres principes, car sur certains points il s’entendait avec les deux camps qui s’étaient formés à côté du sien. Pénétré des préceptes de l’Évangile, il condamnait ce que l’autorité princière et seigneuriale avait de trop dur dans son exercice et les exactions dont elle se rendait coupable ; il engageait au nom du Christ et de la charité les grands à se montrer plus humains envers leurs sujets, plus dignes par leurs actes des biens de ce monde dont ils avaient la grosse part. Voulant ramener la religion à une vie intérieure plus active, lui enlever ce formalisme où elle se desséchait, purifier le culte de pompes et d’observances qui lui semblaient toutes païennes, parce qu’elles occupaient plus les yeux qu’elles ne nourrissaient l’âme, il encourageait la méditation de la parole divine, que sa traduction de la Bible allait rendre accessible à tous, et poussait ainsi chacun à chercher par soi-même le sens de l’Écriture. Pour que l’alliance que Luther cherchait pût subsister, il fallait toutefois que les deux partis ne sortissent pas des bornes du bon sens