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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/359

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mieux le recommencer que le restaurer. Hélas ! faut-il dire d’un peuple si intelligent qu’il est voué à la routine, et, quand nous parlons de nous réformer, ne faisons-nous que changer de préjugés et d’erreurs ?

Une de ces erreurs, une erreur fondamentale, s’attache encore chez nous au véritable sens de la décentralisation, au but enviable qu’elle doit assigner à ses efforts. On croit avoir décentralisé quand on a transporté d’une autorité plus large à une autorité plus restreinte la décision des affaires. On ne fait ainsi que raccourcir les rênes au lieu de les relâcher, suivant l’expression employée par un des orateurs de l’assemblée à propos de la loi départementale. La centralisation du pouvoir reste toujours entre quelques mains. On l’enlève à l’état, on l’enlève au département pour la confier aussi puissante et plus condensée à des conseils locaux. Ainsi les municipalités des villes se trouvent réunir des attributions exorbitantes et tyranniques. La tutelle de l’état, sauvegarde des minorités, disparaît pour laisser la place à la toute puissance de quelques despotes inférieurs. Dans cette voie, la décentralisation est stérile et dangereuse pour le libre exercice de l’initiative individuelle et des droits personnels du citoyen. La décentralisation féconde, celle pour laquelle les esprits vraiment libéraux ne montrent aucune défiance, aucun mauvais vouloir, celle qu’ils appellent de tous leurs vœux, c’est la décentralisation individuelle. Peu importe que nous augmentions l’autonomie déjà considérable des pouvoirs locaux ; développons l’autonomie de l’individu et son action directe sur les affaires publiques. Un parallèle entre la commune française, et la paroisse américaine fait éclater la nécessité de cette réforme. Dans la grande patrie de la liberté individuelle, on se garderait de remettre tous les pouvoirs à un corps municipal, on qualifierait un pareil système de centralisateur et de tyrannique. Là toutes les fonctions sont soigneusement divisées et confiées à dix-neuf ou vingt administrateurs indépendans les uns des autres et directement responsables, au lieu d’être réunies comme en France entre les mains du maire seul. C’est ainsi qu’on initie un peuple aux affaires. C’est ainsi que la décentralisation, devenue le patrimoine de chacun, peut intéresser la masse de la nation, que nos projets de lois laissent froide et indifférente. En un mot, ce n’est pas de l’état au canton ou à la commune qu’il faut décentraliser, c’est de la commune à l’individu.


HENRI SAINT-RENE TAILLANDIER.