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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/340

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curieuse à observer ; le monde n’en avait jamais vu et n’en reverra probablement jamais de pareilles. Imaginez une agglomération de deux cents jeunes gens par exemple, de deux cents athlètes intrépides, débordant de vigueur et d’audace, royalement doués de tout ce qui fait des hommes ; point de vieillards, point d’enfans, rien que des géans, qui, ayant pris possession au gré de leur fantaisie des solitudes étonnées d’un pays désert, y firent des orgies d’or, de whisky, de sang et de fandangos, heureux autant qu’un être libre et fort peut l’être en lâchant la bride à ses instincts les plus effrénés. Le mineur tirait quotidiennement de 100 à 1,000 dollars de son placer, et, les enfers de jeu aidant, il ne possédait plus un sou le lendemain. Les compagnons faisaient leur propre cuisine, recousaient leurs habits, lavaient leurs chemises bleues, et, quand un homme voulait se battre, il n’avait qu’à paraître en chemise blanche, on l’accommodait à son goût, car ces titans abhorraient toute aristocratie. C’était une société unique ; des hommes, rien que des hommes… Ils auraient couru en foule pour voir seulement passer de loin une femme. Les vétérans de certain camp racontent qu’un matin le bruit se répandit qu’une femme était venue. On avait vu sa robe blanche suspendue à un chariot couvert qui arrivait des grandes plaines. Chacun se précipita vers le lieu indiqué, un long hourrah retentit quand la robe se fut montrée flottante au vent ; mais un émigrant du sexe masculin était seul visible. Les mineurs lui dirent : — Fais-la sortir ! — Il répondit : — C’est ma femme, messieurs, elle est malade, nous avons été volés de notre argent, de nos provisions, de tout, par les Indiens ; nous demandons à nous reposer. — Qu’elle sorte ! nous sommes venus pour la voir. — De grâce, messieurs, épargnez-la. — Fais-la sortir ! — Il obéit, et tous les chapeaux volèrent en l’air, et trois vivats éclatèrent, suivis d’un rugissement de tigre, et ils se pressèrent autour de la pauvre créature, la regardant, touchant sa robe, écoutant sa voix, comme des hommes qui sont tout à un souvenir plutôt qu’à la réalité présente, puis ils réunirent cent vingt-cinq dollars d’or, les donnèrent à l’homme, et, secouant leurs chapeaux une seconde fois, poussant trois nouveaux vivats, ils s’en allèrent satisfaits.

Un jour, raconte encore Twain, je dînai à San-Francisco avec la famille d’un pionnier et causai avec sa fille, jeune personne dont l’arrivée dans la ville, alors qu’elle n’avait encore que trois ans, fut marquée par une aventure étrange. En descendant du vaisseau sur les bras de sa bonne, elle fut accostée par un grand mineur barbu, éperonné, avec toute sorte d’armes mortelles passées à sa ceinture ; il arrivait évidemment de la montagne, où il avait fait long séjour. Barrant le chemin à la servante, il joignit les mains d’un