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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/339

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quelque forte qu’elle soit. Tout cela tient en éveil les énergies de chacun, car il faut se défendre, et le danger contribue à l’excitation de ces flush-times, où l’or est commun presque autant que la poussière. De là vient qu’on ne rencontre jamais de visage attristé ; la joie au contraire est partout, une joie âpre, intense, fiévreuse, qui trahit l’ambition en train de s’assouvir. la ville se tient suspendue à une pente si rapide (7,200 pieds au-dessus du niveau de la mer), que chaque rue est une terrasse séparée de la rue inférieure par une descente de 40 à 50 pieds. Un filon traverse la ville du nord au sud, de sorte que le fracas d’un travail incessant domine tous les autres. L’une des mines emploie à elle seule 675 ouvriers payés chacun 4 et 6 dollars par jour. Sur les 15 ou 18,000 habitans, la moitié s’agite industrieuse ou turbulente dans les rues, l’autre s’enfouit comme un peuple de fourmis dans les tunnels et les gangues qui passent sous ces mêmes rues. Mark Twain aime l’explosion qui, retentissant au plus profond des entrailles de la terre, fait trembler sa chaise tandis qu’il écrit.

Telle est Virginia-City à son aurore. Que deviendra-t-elle avec le temps ? Peut-être prendra-t-elle rang un jour parmi les villes principales, San-Francisco, Sacramento, Stockton, Marysville, qui rappellent de leur mieux le luxe de New-York, ce qui fait que Mark Twain les trouve volontiers old fashioned ; peut-être disparaîtra-t-elle du sol déchiré, interrogé de toutes parts et enfin appauvri, comme disparut cette ville de la vallée du Sacramento dont il nous conte la curieuse histoire, qui florissait il y a quinze ans, et dont il ne subsiste pas de trace aujourd’hui, a Pas une âme, pas une maison, pas une pierre ! Vous ne croiriez jamais qu’elle eut ses journaux, ses compagnies d’assurances, sa milice de volontaires, sa banque, ses hôtels, ses tripots remplis de fumée de tabac et d’hommes barbus de toute nation et de toute couleur assemblés autour de tables où s’entassait plus de poussière d’or qu’il n’en faudrait pour les revenus d’une principauté d’Allemagne. Vous ne croiriez jamais qu’elle eût contenu tant de travail, de gaîté, de musique, assisté à tant de fêtes, de combats, de meurtres. Il y avait une enquête pour coups de couteau ou de pistolet presque chaque matin avant déjeuner ; enfin on ne manquait de rien de ce qui embellit l’existence, de ce qui contribue à la prospérité d’une jeune ville pleine de promesses, et maintenant il ne reste qu’une morne solitude. Les hommes sont partis, les maisons se sont évanouies, on a oublié jusqu’au nom de ce lieu. Dans aucun autre pays, aux temps modernes, les villes ne sont mortes aussi vite ni aussi complètement que dans ces anciennes régions des mines. »

La population des premiers établissemens californiens devait être