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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/337

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l’on peut compter les écailles d’une truite à cent quatre-vingts pieds de profondeur. Il constate avec colère que toutes les églises d’une ville d’Amérique réunies ne pourraient acheter la friperie d’une des cent cathédrales de l’Italie. Il est vrai, ajoute-t-il, et cette aigreur est une preuve de plus de son dépit, qu’à chaque mendiant d’Amérique l’Italie peut en opposer cent avec des haillons et de la vermine à proportion. Pompéi l’irrite parce qu’il en reste assez pour fixer notre opinion sur l’histoire de la ville et ses mœurs dans leurs moindres détails. Si la lave d’un volcan ensevelissait une ville américaine, que trouverait-on sous les cendres refroidies ? A peine un débris significatif.

Nous lui pardonnerions volontiers son amour-propre patriotique, souvent blessé par l’ignorance des Européens, surtout en ce qui concerne le Nouveau-Monde, pourvu que cet orgueil fût sans mélange, de vanité personnelle ; mais comment se fait-il que Mark Twain, si sévère pour ces pauvres Turcs, ne trouve presque rien à critiquer en Russie, où, l’absolutisme n’a cependant pas cessé de fleurir ? Ne cherchez pas bien loin la cause de cette indulgence : le tsar a reçu nos farouches républicains, l’impératrice, la grande-duchesse Marie leur ont parlé anglais ; ils ont été promenés dans le palais de Yalta par l’empereur lui-même, invités à visiter aux environs les palais du prince héréditaire et du grand-duc Michel, ils ont déjeuné avec des ducs, des princes, des amiraux, des dames d’honneur, et il se trouve que Yalta évoque chez les voyageurs un tendre souvenir de leurs sierras natales, que le thé du grand-duc est le meilleur de tous les thés, et les toilettes des princesses les plus simples et les plus élégantes à la fois de toutes les toilettes. Mark Twain ne trouve plus les empereurs aussi haïssables, on sent qu’il se préoccupe de n’avoir pas eu peut-être à un degré suffisant des façons de cour. « Une responsabilité grave pesait sur nous, car nous représentions non pas le gouvernement, mais le peuple d’Amérique, et nous devions faire de notre mieux pour être à la hauteur de la mission. D’autre part, la famille impériale considérait sans doute qu’en nous accueillant ainsi elle témoignait des égards plus directs au peuple américain qu’en faisant pleuvoir les honneurs sur un peloton de ministres plénipotentiaires, et elle voulut donner à l’événement toute la signification possible de bienveillance et de cordialité. Nous avons pris ainsi les attentions dont on nous combla, cela va sans dire, mais nous ne nions pas l’orgueil personnel que nous ressentîmes en nous voyant traités comme les représentans d’une grande nation. » Il déclare en riant avoir reçu le lendemain à bord le prince Dolgorouki, le baron Wrangel et autres visiteurs distingués avec une certaine froideur digne, ayant pris